LA DIÉTÉTIQUE DE MATZNEFF

@DR

Éloge de la vie à bout portant à travers le journal intime d’un écrivain hors norme, mousquetaire et stoïcien à ses heures.

 

Gabriel Matzneff nous avait averti dès janvier 1978 dans Un galop d’enfer « J’écris dans une indifférence totale aux modes, à l’accueil des cercles littéraires, au succès, et dans le même temps j’écris pour être aimé ». C’est pourquoi ses romans, ses essais, ses chroniques comme son journal intime sont des œuvres à part, signées par un libertin sentimental, égotiste certes, mais fin lettré, lequel aura chevauché le XXe et le XXIe siècle en solitaire, reconnu pourtant par beaucoup comme un maestro en son genre. Au milieu des années 80, déjà, Jacques de Ricaumont voyait en Matzneff « un maître de l’écriture », citant à travers son style les mots de « rigueur, densité, transparence, musicalité, propriété des termes, en un mot cette acribie qui est la plus grande des vertus intellectuelles. » Avec ce quatorzième volume de ses « carnets noirs », La Jeune Mohabite, Gab la rafale dégaine à chaque page, l’humeur inégale mais la plume alerte. Mousquetaire et cavaleur. Grognon et enflammé. Éros mystique et stoïque.

Inclassable certes, anarchiste à ses heures, dînant volontiers avec Alain de Benoist, François d’Orcival ou Philippe de Saint Robert (son éternel compère), mais dressant des couronnes à Jean-Luc Mélenchon (car il partage surtout sa vision de la politique étrangère), ne ratant jamais une occasion pour défendre la courtoisie de Jean-Marie Le Pen et rappeler ses amitiés défuntes, celles notamment de Montherlant, de Cioran ou d’Alain Daniélou. « La vocation d’un homme d’esprit est de sauter par-dessus les barrières que dressent les imbéciles » écrivait-il déjà dans son dictionnaire philosophique, Le Taureau de Phalaris.

 

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Ardent lecteur de Nietzsche, de Schopenhauer et de Byron, Gabriel Matzneff a non seulement un don pour l’éthique, voire pour une certaine esthétique, mais plus encore, pour la diététique. Même s’il sait que « les vrais libertins ont un appétit toujours  triomphant » (Maîtres et complices), il a bien retenu le conseil de son cher Sénèque : la tempestiva abstinentia. La diète et le jeûne qu’il pratique régulièrement favorisent la bonne santé comme la longévité. De Paris à Naples, de Venise à Rome, ce végétarien qui aime la viande n’en finit jamais de consigner ses repas pris au restaurant (il a son rond de serviette chez Lipp), le nom des vins (il raffole du chasse-pleen), et se prend pour Lucullus… Avant de se peser scrupuleusement pour bien contrôler son poids. L’idéal ? 62 kilos. Ce paresseux travailleur note le 6 avril 2015 : « Cambuzat est mort, son irremplaçable Centre de revitalisation a disparu, l’un et l’autre n’existent plus que dans les pages romanesques qu’ils m’ont inspirées, mais j’ai déniché à Bordighera, en bord de mer, un hôtel où je pourrai suivre une diète, cesser de m’ivrogner, perdre quelques kilos ; et travailler à la dactylo de mes carnets récents ».

Une diététique d’autant plus contrôlée que Matzneff se bat contre un cancer et passe beaucoup de temps dans les hôpitaux et les cabinets médicaux. Au lendemain d’une opération, le voilà qui s’enflamme, pensant à sa lecture de Léopardi : « Je suis moi aussi un romantique, un pessimiste, voire un nihiliste, mais j’aime ma vie, mes passions, j’ai eu une existence exceptionnellement heureuse, bénie des dieux, mais je n’écrirai pas que la vie n’est qu’amertume et ennui… ». Et puis, l’intrusion soudain dans sa vie d’une jeune fille de dix-neuf ans alors qu’il en a soixante-dix-neuf, justifie le titre de son journal. Elle lui fait penser à la jeune Moabite du Booz endormi de Victor Hugo. Indécrottable Gab, fils spirituel de Casanova et de Don Juan. Fidèle à la devise enseignée par son professeur d’équitation quand il avait dix ans : « En avant, calme et droit ».

 

 

La Jeune Mohabite

Journal 2013-2016

Gallimard, 695 pages, 29 €.

 

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gbrochard@lincorrect.org

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