Le mystère de la Corée du Nord

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Benoît Quennedey, ancien élève de l’ENA, est le président de l’Association d’amitié franco-coréenne, fondée en 1969 après la reconnaissance de la RPDC par le général de Gaulle. Il vient de publier « La Corée du nord, cette inconnue », aux éditions Delga. Il est par ailleurs secrétaire national du Mouvement Radical (ex-PRG).

 

Comment jugez-vous l’évolution de la situation géopolitique dans la péninsule coréenne ces dernières semaines et ces derniers mois ?

 

Le 7 septembre 2017, dans l’émission « On n’est pas forcément d’accord » sur RTL, Eric Zemmour disait que le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un avait fait la meilleure analyse de la situation internationale depuis 10 ans : l’acquisition d’une force de dissuasion nucléaire lui a permis de ne pas connaître le sort des dirigeants irakien Saddam Hussein et libyen Mouammar Kadhafi. On ne négocie pas avec les Etats-Unis un désarmement unilatéral et inconditionnel : on ne vient à la table des négociations qu’en position de force, ce qui est le cas à présent pour Pyongyang. La question n’est donc pas tant de savoir pourquoi la Corée du Nord a proposé une rencontre au sommet à Donald Trump, après la rencontre qui a eu lieu avec le dirigeant chinois Xi Jinping et celle prévue avec le Sud-Coréen Moon Jae-in le 27 avril – puisque la Corée du Nord a tout à gagner d’un dialogue avec les Etats-Unis : garanties de sécurité, contreparties économiques, levée des sanctions, reconnaissance diplomatique… – mais pourquoi le Président Donald Trump a dit « oui ». Il y a deux raisons fondamentales : le constat que la politique des administrations démocrates, dite de « patience stratégique », n’avait en aucun cas empêché la Corée du Nord de se doter d’une force de dissuasion nucléaire, et qu’il était donc temps de changer de logiciel d’analyse ; la réalité stratégique, à savoir que les villes américaines sont désormais à portée des têtes nucléaires nord-coréennes, comme l’a observé le nouveau conseiller à la stratégie du Président, John Bolton, sur Fox News. Et c’est un expert qui parle : John Bolton a justifié, et justifie, encore la guerre en Irak en 2003.

 

D’autres facteurs jouent bien évidemment un rôle, comme l’impact des sanctions internationales sur l’économie nord-coréenne – alors que le président nord-coréen a fait de l’élévation du niveau de vie de la population une priorité.

 

D’autres facteurs jouent bien évidemment un rôle, comme l’impact des sanctions internationales sur l’économie nord-coréenne – alors que le président nord-coréen a fait de l’élévation du niveau de vie de la population une priorité. C’est d’ailleurs sur cet aspect qu’insiste Donald Trump, pour justifier son acceptation de rencontrer Kim Jong-un. Le contexte reste toutefois très incertain, et un retour à l’escalade des tensions n’est pas à exclure, avec des risques de conflit : le lieu, la date et les modalités de la rencontre Trump-Kim ne sont pas encore fixées. Par ailleurs, les Nord-Coréens placeront la barre haut : ils n’abandonneront pas l’arme nucléaire sans de sérieuses garanties, tant en termes de sécurité qu’économiques. Le sommet – le premier avec un président américain en exercice – ne serait alors que le début d’un processus de dialogue, et non son point d’achèvement. 

 

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La Corée du Nord est-elle selon vos informations devenue une puissance nucléaire capable de rivaliser, à son niveau, avec les autres pays détenteurs de l’arme atomique ?

 

Elle dispose d’une force de dissuasion nucléaire, même si la précision de ses tirs fait encore l’objet d’interrogations, de même que la capacité de rentrée de ses missiles dans l’atmosphère. L’essentiel est donc atteint, indépendamment de la taille des arsenaux nucléaires (les Américains disposent d’au moins 100 fois plus de têtes nucléaires que les Nord-Coréens) : pouvoir dissuader tout ennemi d’une attaque par une capacité de représailles que ce dernier ne peut accepter. C’était la doctrine nucléaire française définie par le Général de Gaulle. C’est aujourd’hui celle du Maréchal Kim Jong-un.

 

La France est un des rares pays à ne pas entretenir de relations diplomatiques normalisées avec la RPDC, comment expliquer la pérennisation de cette situation ? Est-elle dommageable ?

 

Le Général de Gaulle avait décidé, en 1968, d’établir des relations diplomatiques au niveau de bureaux commerciaux – comme avec la République populaire de Chine à Taïwan. Sa décision relevait d’un principe de réalisme : la diplomatie se fonde sur des rapports de force tenant compte de l’existants. Au début des années 2000, tous les pays européens sauf deux (la France et l’Estonie) ont établi des relations diplomatiques complètes avec la Corée du Nord, ce qui permet de disposer d’un levier d’influence – dont a refusé de se doter notre pays. Par ailleurs, si l’on veut favoriser la francophonie dans toute la péninsule coréenne, mettre en place des investissements dans un pays doté des deuxièmes réserves au monde de terres rares, il est utile d’avoir une diplomatie d’influence… La France a fait le choix d’avoir en Corée du Nord une politique de puissance de second rang, renonçant à son statut de grande puissance. C’est évidemment dommage, mais comment pourrait-il en être autrement dans un contexte de désintérêt pour les questions coréennes au plus haut niveau de l’Etat, et de démission des prétendus experts du Quai d’Orsay pour un sujet qu’ils ne veulent pas connaître ?

 

La France a fait le choix d’avoir en Corée du Nord une politique de puissance de second rang, renonçant à son statut de grande puissance.

 

Les mêmes experts n’ont-ils pas armé Daech en prétendant soutenir l’opposition dite démocratique au gouvernement syrien (il est vrai que dans le même temps la Corée du Nord soutient politiquement et militairement Bachar El Assad par rejet fondamental de l’intégrisme islamiste de Daech, ce qui ne peut qu’évidemment la rendre suspecte aux yeux de ceux pour qui le régime syrien est l’ennemi principal…) ? Les mêmes experts ne continuent-ils pas, contre nos intérêts, à mener une politique de sanctions contre la Russie ? L’impuissance française sur le dossier coréen renvoie à d’autres démissions de l’exécutif français… le dernier chef de l’Etat français à avoir compris l’enjeu coréen était Nicolas Sarkozy, qui avait décidé l’ouverture d’une représentation diplomatique française à Pyongyang à l’automne 2011. Depuis, notre pays n’a brillé ni par sa capacité d’anticipation, ni par sa puissance d’analyse sur la question coréenne.

 

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur les deux grandes doctrines politiques en Corée du Nord, le Juche et le Songun ? En quoi se différencient-elles de la caricature de « dictature communiste » trop souvent véhiculée par la presse française et occidentale à propos du régime de Pyongyang ?

 

Au moment du schisme sino-soviétique, la Corée du Nord, foncièrement nationaliste, a refusé de s’aligner sur l’un ou l’autre de ces deux pays : elle a alors développé les idées du Juche suivant le principe d’une autonomie dans tous les domaines, économique, politique et militaire. Au plan individuel, les idées du Juche signifient que l’homme doit être maître de son destin. Dans le domaine international, les idées du Juche préconisent la souveraineté des nations comme base de l’ordre international. A l’ère de la globalisation, on devine ce que de telles théories peuvent avoir d’inacceptable pour les partisans de l’effacement des nations – et qui décriront, à force de mauvaise foi et de fausses informations fabriquées par le renseignement américain et/ou sud-coréen, la Corée du Nord comme un Etat « stalinien », alors qu’il n’y a plus le moindre portrait de Marx et Lénine… Certes, la Corée du Nord développe un socialisme à la coréenne, mais ce choix ne lui est pas propre : de nombreux Etats arabes se sont revendiqués à la fois du socialisme et de l’idée nationale… Du reste, comment accuser un pays divisé, victime pendant 35 ans d’une brutale colonisation japonaise, d’être attachée à l’idée de nation ? Ce serait comme accuser les résistants au nazisme pendant la Seconde guerre mondiale de faire preuve de nationalisme…

 

La politique de Songun est un développement des idées du Juche dans les années 1990 : dans un contexte d’effondrement des institutions et de l’économie, la priorité est donnée à l’armée d’abord, pour assurer la continuité de l’Etat et maintenir l’économie. Mais la Corée du Nord n’est pas un Etat militaire pour autant, plutôt un Etat guérilla pour reprendre l’expression du journaliste Philippe Pons. La Corée du Nord est née de la guérilla antijaponaise, et ses dirigeants ont conservé une mentalité de guérilla face à une adversité qui ne baisse pas la garde. Les précédents irakien de 2003 et libyen de 2011 montrent toute la cohérence de ce mode d’organisation, qu’on l’approuve ou non. L’objectif n’est pas de satisfaire des présupposés idéalistes, mais bien de partir de l’existant pour tendre vers un but commun : empêcher l’holocauste d’une guerre nucléaire entre la Corée du Nord et les Etats-Unis et leurs alliés.

Essayiste

jbesnard@lincorrect.org