Tugdual Derville : « Jean Vanier était un homme habité par Dieu »

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Fils de Georges Vanier, gouverneur général du Canada dans les années 60, Jean Vanier vient de s’éteindre à l’âge de 90 ans, laissant derrière lui l’œuvre de l’Arche qui accueille des adultes mentalement handicapésdans plus de 150 foyers à travers le monde. Tugdual Derville, qui l’a bien connu, nous retrace la personnalité de cet homme hors du commun qui est aussi un grand chrétien.

 

Comment avez-vous connu Jean Vanier ?

 

J’ai lu Jean Vanier avant de le connaître, notamment par son ouvrage La communauté, lieu du pardon et de la fête. Ensuite, je l’ai rencontré par hasard sur une aire d’autoroute qui s’appelait… l’Arche ! Nous en avons bien ri. Nous étions sur la route des vacances avec des enfants porteurs de handicaps d’À Bras Ouverts, l’association que j’ai fondée en 1986 pour les accueillir le temps d’un week-end ou lors de vacances. Nous avions exceptionnellement emmené Raphaël, le premier adulte accueilli à l’Arche. C’est lui qui m’a présenté à Jean Vanier, son grand ami. Quelques temps plus tard, j’ai revu Jean au foyer de Trosly pour discuter avec lui de son regard sur le monde et de la spiritualité du pauvre. Il est devenu de facto le parrain d’À Bras Ouverts (ABO) et je lui en suis très reconnaissant.

 

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Quel souvenir gardez-vous de lui ?

 

C’était un homme de tendresse, de prière et de foi qui prononçait le nom de Jésus avec une tonalité unique, douce et personnelle. Autant il était ouvert à toute personne sans faire acception de son état, autant il était enraciné lui-même dans une relation très forte avec le Seigneur. Il nous disait qu’on ne peut s’ouvrir que si l’on a approfondi sa propre identité. C’était un homme qui avait un bel enracinement personnel dans toute l’Humanité, du fait de son histoire à rebondissements. Malgré son bagage intellectuel et sa haute stature, il restait profondément humble et simple.

 

Dans une époque qui valorise la compétition et le succès, sa proximité avec la fragilité humaine en fait une forme de prophète ?

 

Sans aucun doute. Il est l’anticorps par excellence face aux maladies du siècle (matérialisme, individualisme, eugénisme). L’anticorps de la toute-puissance, c’est la fragilité. Il a lui-même fait un chemin de désarmement car c’est un leader, homme de talent et d’autorité, qui s’est mis à la hauteur de ceux avec lesquels il a choisi de vivre, et qui ont petit à petit transformé sa vie et adouci son cœur. Il n’aimait pas l’étalage de la puissance et du succès dans les conversations. Dans ses dernières années, son chemin physique fut celui d’une diminution, à la manière dont en parle Saint Jean-Baptiste, c’est-à-dire un accomplissement dans l’humble abandon. C’est magnifique de voir comment il a accepté son grand âge avec joie et humour, en sentant sa vie s’accomplir dans la fragilité, par les affaiblissements imposés par l’âge et la maladie. Sa densification s’est faite dans le Christ et il a goûté la vulnérabilité ultime de la dépendance comme une rencontre avec le Seigneur.

 

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Il s’est engagé au service des pauvres et des plus fragiles, en les rejoignant là où ils sont et en vivant avec eux. Qu’en a-t-il tiré comme enseignement ?

 

Jean Vanier était marqué par les blessures et les souffrances des faibles mais tout autant par celles des forts et des puissants. Son regard de lucidité et de compassion lui permettait de voir la misère humaine chez les riches comme chez les pauvres. À partir du moment où il a abandonné tout pouvoir à l’Arche – il m’a conseillé d’en faire de même pour À Bras Ouverts –, il est resté prêcher des retraites à Trosly, Tressaint etc. et son enseignement a eu un rayonnement extraordinaire. La spiritualité du pauvre n’était pas comprise de tous et il en éprouvait un sentiment de tristesse. Jean Vanier savait voir le Seigneur présent dans le pauvre. Il nous disait « Il y a un chemin de Jésus vers le pauvre mais aussi un chemin du pauvre vers Jésus ». Pour lui, l’authentique présence auprès des pauvres nous fait connaître le Christ dont les pauvres sont une icône du visage souffrant.

 

C’était un homme qui ne mâchait pas ses mots sur l’accueil de la vie mais n’était pas clivant pour autant et pouvait parler à tout le monde. Comment est-ce possible ?

 

Jean Vanier a agi comme un témoin et un enseignant, selon son appel intérieur et sa vocation, et non comme un militant (il n’y aucune connotation péjorative de la notion de militant dans ma bouche). Il ne mâchait pas ses mots notamment quand il s’est exprimé devant François Hollande sur l’accueil des enfants handicapés mais il n’était pas dans sa vocation de s’exprimer à temps et à contretemps sur tous les sujets. C’est aussi un homme de communication efficace, qui sentait parfaitement ce qu’il était appelé à dire.

 

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Il était ouvert à tous, tout en étant bien enraciné ; n’est-ce pas cela être catholique ?

 

À l’Arche, toute personne est accueillie quelle que soit sa religion, mais Jean lui-même vivait profondément de sa relation personnelle avec le Christ et ne s’en cachait pas. Il était surtout sensible à la grâce de la rencontre, et croyait qu’elle pouvait être transformante pour la personne. Le Christianisme est avant tout la religion de la rencontre avec la personne de Jésus consolateur. C’est ce message qui l’habitait au plus profond de lui-même et cela fait sûrement de lui un grand chrétien.

 

Propos recueillis par Benoît Dumoulin

Essayiste

bdumoulin@lincorrect.org

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