Il y a des prénoms comme ça, qui semblent condamner les jeunes filles contemporaines à être cataloguées dans le petit monde, pas si enchanté que ça d’ailleurs, de la bourgeoisie catholique. Sixtine, Albane, Aliénor, Astrid, Victoire, Blanche, font partie du lot. Quitterie aussi – Quitterie surtout, peut-être. Faites le test en fermant les yeux. Une maman qui crie « Quitterie ! » dans la rue, pour appeler sa fille, a toutes les chances d’avoir une certaine allure et un visage qui rappelle la France des tableaux de maître. Si elle a une poussette, une bague de fiançailles de deux kilos et les clés d’un monospace dans son sac, on est sur un jackpot. Ladite Quitterie, sa fille, si on est en été, a probablement les cheveux sagement attachés et une robe à fleurs. Vous voyez ça d’ici. Eh bien, malgré la tendresse que nous avons tous, ou que nous devrions tous avoir, pour ces mamans-là et pour leurs petites demoiselles, il serait dommage de laisser une sainte comme Quitterie au monde des ingénieurs, des officiers et des notables en général, quoi que ce terme veuille dire.
C’est d’ailleurs à peu près le choix qu’a fait Quitterie, la sainte, elle-même. Née au ve siècle, probablement vers 450, dans le sud-ouest de la France, elle est la fille d’un chef wisigoth nommé Kathilius. D’où vient le prénom de la jeune fille ? Soit de l’adjectif latin quietus, qui veut dire « paisible, doux » ; soit de l’adjectif grec kythereia, « la Cythérienne », l’un des noms d’Aphrodite, déesse de l’amour charnel, sortie des eaux sur les rives de Cythère, comme on sait. Héritage de l’Antiquité, paganisme et chrétienté, douceur placide et séduction brûlante : il y a donc dans ce nom qui, selon l’adage romain, est un présage (nomen omen), une bonne partie de l’éternel féminin de l’Occident.
Lire aussi : Saint Tropez : Martyr à la plage
Rapidement, comme il est de coutume dans l’Europe des temps barbares, et dans beaucoup de pays qui, à notre époque, ne le sont peut-être pas moins, son père a évidemment l’intention de la marier contre son gré. Quitterie ne veut rien savoir. Convertie au christianisme à l’âge de treize ans (HPI, dirions-nous sans doute aujourd’hui), elle fugue et se réfugie dans un monastère. Combien de temps dure la traque de la promise ? Entre trois et quatorze ans selon les versions, puis elle est retrouvée par son père ou par son prétendant, ce qui laissera une marge d’investigation aux amateurs de cold cases. La conclusion, elle, est sans appel : la jeune fille qui voulait être vierge consacrée est décapitée quelque part en Gascogne. Une légende tardive affirme que ce fut à Aire-sur-l’Adour, riant village situé non loin de Pau, que sa tête roula sur le sol, faisant immédiatement jaillir une fontaine miraculeuse, le long des chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle. C’est tout de même bien fait.
Vénérée par les habitants de la région, qui prononcent Quitèira en gascon, elle est invoquée pendant des siècles pour guérir les maux de crâne et la rage, au point qu’on la représente souvent avec un ou deux chiens, en plus de la traditionnelle palme du martyre. Et la voici qui, donc, refait surface depuis les années 2000, dans ce qu’il est convenu d’appeler, avec un contresens manifeste sur l’universalité de la foi, les milieux catholiques.
Son sarcophage est toujours à Aire, et de nombreuses fontaines de Sainte-Quitterie, auxquelles on prête des vertus de guérison, ont essaimé dans le grand Sud-Ouest (pardon, « en Nouvelle-Aquitaine »). L’occasion de faire halte sur les chemins de Compostelle, pour saluer la patronne de la Gascogne, bien loin de l’Ouest parisien auquel la dérision populaire la confine aujourd’hui.




