Jean Rouaud : une magistrale récapitulation
Le privilège de l’âge, se dit-on, mais surtout d’un talent supérieur. Parce qu’il faut quand même relever pareille gageüre ! À partir d’une question présumée absurde du bouddhisme zen, passant par les arbres mythiques et faisant une boucle sur la scène du Godot de Beckett, Jean Rouaud lance une méditation libre, extra-divagante, sur les scènes des évangiles répercutées sur les portails des cathédrales, répliquant aux quêtes bouddhiques, renvoyant aux références de l’Ancien Testament comme à mille autres. Folle intertextualité et invraisemblable fluidité de la chose, on se laisse transporter sur ce fleuve sans même s’en rendre compte, combien même ses sujets sont si graves, subtils, élevés, archaïques, atemporels, tant Rouaud nous charme avec son ton à la fois élégant, familier et badin. Exemplaire d’un certain génie français, l’écrivain parvient à rapatrier l’univers dans le charme d’une conversation de salon. […]
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Progressisme : chronique d’une défaite annoncée
On peut compter sur un ancien Young Leader, ce programme de la French-American Foundation par lequel sont passés Alain Minc ou Emmanuel Macron, pour dresser des comparaisons fécondes entre les destinées électorales de nos pays. Dans La France au miroir de l’Amérique, Aquilino Morelle étudie la succession des récentes mandatures américaines pour présager du futur hexagonal en matière d’alternance politique. Le sous-titre – « Quand les progressistes font triompher le populisme » – éclaire sa thèse : le wokisme conduit, par un effet de balancier, au retour de son inverse, le conservatisme voire la « réaction ». […]
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Ghislain Benhessa… sort la sulfateuse
Vous démontrez que l’UE est une hydre à deux têtes. D’un côté la Commission dirigée par l’ineffable Ursula von der Leyen, et de l’autre la Cour de justice.
Ursula von der Leyen se rêve en impératrice. Sa chevelure blonde incarne l’UE. Mais les pouvoirs dont elle dispose, ainsi que la Commission, dépendent largement de la puissance de frappe des juges européens, qui assomment dans l’ombre les États. Au fond, si l’Europe avance à bride abattue, imposant son fédéralisme par petites touches irréversibles, c’est grâce à ses robes noires. Nul ne les connaît, et pourtant, depuis les années 1960, ce sont eux qui dévitalisent la souveraineté des peuples. Retranchés à Luxembourg, ils font le boulot. […]
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Avec les déplacés du Sud-Liban
Les embouteillages de Beyrouth, tout le monde les connaissait. Mais depuis quelques jours, les rues sont encore plus encombrées. Et pour cause ! Des dizaines de milliers de déplacés ont convergé vers la capitale libanaise. On reconnaît facilement leurs voitures à leurs plaques d’immatriculation, marquées des lettres N pour la ville de Nabatieh et S pour Saïda. Les écoles et salles municipales sont saturées, alors certains d’entre eux dorment dans des tentes posées à même le sol, dans des parkings ou encore dans des jardins publics. Et si dans les rues, la vie semble continuer comme avant, si les cafés restent ouverts, si les épiceries poursuivent leur commerce, l’ambiance n’est plus la même. La guerre touche tout le monde. Personne n’est épargné. Chacun a un proche, un cousin – les familles sont grandes au Liban – qui a été contraint de quitter en vitesse son village pour fuir les bombes. Nombreux sont ceux, aussi, qui hébergent de la famille. Car même certains Beyrouthins délaissent leurs appartements pour se réfugier chez leurs proches dans des zones censées être plus sûres. Mais, en réalité, rien ne semble plus vraiment sûr. Tout change très vite et les chauffeurs de taxi, qui pourtant en ont connu d’autres, ne veulent plus se rendre dans les quartiers visés par les bombes. Si Israël annonce ne combattre que le Hezbollah, c’est tout le pays qui a été entraîné dans cette guerre que les Libanais n’ont pas voulue. […]
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Curzio Malaparte : Retour d’un géant
Commençons par la mauvaise réputation de Malaparte. Lui reproche-t-on d’avoir été fasciste ou d’avoir été opportuniste, puisqu’il a ensuite plusieurs fois retourné sa veste ?
Malaparte était un admirateur de l’unité italienne, du Risorgimento, de Garibaldi et surtout de Mazzini, les pères du processus unitaire. Il était également fasciné par la Révolution française, et c’est là que se trouve le noyau qui permet de comprendre autant son fascisme que son communisme. C’est par francophilie qu’il s’engage comme volontaire en 1914, et son mazzinisme en fait un partisan du jacobinisme, mâtiné de christianisme social à la mode du xixe siècle. Son fascisme sera donc une mise à jour, en quelque sorte, de son républicanisme, sur lequel vient se greffer le mythe littéraire et politique du « peuple des fantassins » : de son point de vue, le sacrifice de millions d’Italiens entre 1915 et 1918 ne doit pas rester vain. Il cherche donc, entre 1919 et 1922, la force politique capable d’affirmer les droits des soldats et coche donc, à l’époque, toutes les cases du fascisme, dans sa mouvance de gauche. Il adhère au parti mussolinien quelques mois avant la Marche sur Rome après avoir fondé une éphémère avant-garde pacifiste autour de la revue Oceanica. Ce passage de l’un à l’autre, entre 1921 et 1922, demeure mystérieux jusqu’à ce jour. Du reste, Malaparte est assez machiavélien, comme on le voit dans son livre Technique du coup d’État. Il est aussi fasciné par la révolution soviétique, mais considère qu’un équivalent n’est pas souhaitable pour la Péninsule, car il convient, selon lui, de respecter le caractère particulier, national, des Italiens, plus individualistes que les Russes. Cet individualisme est aussi, à côté de son populisme, l’un des traits saillants du personnage Malaparte. Je l’étudie depuis trente ans, et honnêtement, bienheureux qui pourra expliquer la cohérence de son cheminement politique ! Hormis cet axe républicain, il n’y a pas d’épine dorsale dans sa réflexion. Et oui, je pense qu’on lui reproche surtout, aujourd’hui encore, son côté insaisissable. […]
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