On a l’impression, depuis dix ans, que la série est passée d’un objet de consommation de masse à un objet quasi-communautaire…
Ce que je sens surtout, c’est une uniformisation de la série avec l’arrivée des plateformes. Nous entrons dans une époque où la course à l’échalote entre Netflix et Amazon Prime fait qu’on peine à distinguer ce qui vient de l’un ou de l’autre… Avant cela, il y avait essentiellement les grandes chaînes historiques qui produisaient de grandes séries. Pour moi, l’âge d’or, ce sont vraiment les années 2000. Les séries, au départ, je ne les regardais pas : c’était ce qui passait l’après-midi en version française, doublée à la truelle, une chose inenvisageable pour moi. Longtemps, j’ai méprisé les séries, un peu comme on méprisait à l’époque les romans Harlequin : sous prétexte que c’était du récit fractionné, ça ne me semblait pas digne, pour le cinéphile que j’étais, du grand cinéma. Puis sont arrivées les chaînes du câble, Série Club, Canal Jimmy. À la fin des années 90, il y a eu Oz, qui fut un premier choc, quelque chose d’éminemment intelligent et subversif. Mais le vrai déclic, ce fut 24 heures chrono : du pur divertissement, mais à la mise en scène virtuose, et surtout en version originale, ce qui changeait tout. J’y ai trouvé un plaisir différent de celui du cinéma : l’ampleur, et surtout la sensation de la durée, quelque chose qui permet d’appréhender bien mieux le psychologique. Ce n’est pas le même endroit du cerveau qui travaille. Le plaisir d’une bonne série, c’est exactement celui que j’ai à relire Le Comte de Monte-Cristo — un plaisir de feuilleton.
On dit souvent que les bonnes séries commencent avec HBO, mais on oublie qu’il y en avait déjà de très bonnes avant — je pense au Prisonnier…
Le Prisonnier, c’est absolument génial. Sans oublier La Quatrième Dimension, sans doute la toute première grande série, portée par Rod Serling — un type hyper talentueux, mort très jeune, et dont l’une des rares incursions au cinéma fut le scénario de La Planète des Singes ; l’idée de retrouver la Statue de la Liberté à la fin, c’était lui. Quand on voit la qualité des bons épisodes de La Quatrième Dimension, on n’est pas loin du niveau d’un Borges. Et puis il y avait Columbo — une de mes séries préférées. Spielberg en a réalisé des épisodes, Cassavetes y jouait, sans oublier Gena Rowlands, David Hemmings…
Hitchcock disait que l’art de la mise en scène au cinéma repose sur deux choses : l’ellipse et l’hors-champ. À mon sens, la série ne fait ni l’un ni l’autre — la temporalité y est entièrement déployée, tout y est montré, tout y est souligné…
Oui — mais souvenez-vous qu’Hitchcock lui-même, avec Alfred Hitchcock présente, a fait une forme de série : il a été l’un des pionniers du genre, même si c’était essentiellement pour l’argent. Cela dit, il y a de la place pour les deux, ça ne me dérange pas. Il existe des séries qui jouent précisément de l’ellipse et du mystère. Regardez récemment, même si j’ai pas mal de réserves dessus, une série comme Pluribus n’est précisément faite que d’ellipses… c’est aussi une série qui veut tutoyer les principes auteurisants du « grand cinéma » en se commentant elle-même constamment — une mise en abîme qui, selon moi, n’aboutit pas à grand-chose. Cela reste un plaisir différent : comme on peut aller au restaurant gastronomique ou dans un bon bistrot. Ce n’est pas la même joie, mais je ne fais pas de hiérarchie.
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Après la grande révolution des années 90, avec Twin Peaks ou X-Files, y a-t-il eu, depuis dix ans, un équivalent — des séries qui ont vraiment réinventé le genre ?
Rien ne m’a vraiment sidéré de cette façon. J’essaie parfois de revoir d’anciennes choses mais il y a un phénomène de consommation immédiate qui ne résiste pas forcément au temps : peu de séries passent l’épreuve de la révision. La dernière fois que j’ai été vraiment saisi, c’est devant La Mesías, une série espagnole assez étonnante, sortie sur Arte, qui raconte l’histoire d’une secte de façon assez remarquable, avec un naturalisme presque documentaire, quelque part entre Wes Craven et Émile Zola.
On a vu récemment de nombreux scénaristes américains faire grève, se sentant menacés par l’IA. Mais ne travaillent-ils pas déjà, depuis longtemps, comme des algorithmes ?
Ce serait presque logique, oui. Ce qui serait bien, c’est qu’il se passe enfin quelque chose de nouveau — parce que là, franchement, ça ronronne, la série américaine vivote encore sur le culte qu’elle a créé au début des années 2000, avec ces années presque miraculeuses qui ont vu se succéder des chefs-d’œuvre d’écriture comme Les Sopranos ou The Wire. Cette dernière étant selon moi le sommet absolu et inégalé de la série « moderne ». The Wire, contrairement à beaucoup de séries de flics, ne donne aucune clé, ne prend aucun gant, c’est comme un défi perpétuel au spectateur : « Voilà, c’est comme ça, si vous voulez entrer, entrez, sinon rentrez chez vous ! » Pourtant, il ne s’agit jamais que de la vie quotidienne dans un commissariat de Baltimore, mais à mes yeux c’est aussi important pour la culture américaine que Moby Dick ou Les Raisins de la colère — pour ce que ça dit de la psyché américaine, du multiracialisme… Il y a du Dos Passos, du Steinbeck, du Melville. Il faut une saison entière pour entrer dedans, vraiment — comme dans un roman russe, où l’on se perd d’abord dans les noms avant que tout devienne limpide. Une fois qu’on est dans le flux, on trouve ces personnages creusés jusqu’au bout — c’est quasi-balzacien. Car enfin, les séries intelligentes créent des personnages ; elles racontent des gens, pas des histoires.
La série, finalement, s’inscrit dans le sillage du roman du xixe siècle : elle croit en la psychologie et va la creuser. Le cinéma, à ses origines — muet notamment —, préférait les archétypes : l’Homme, la Femme, comme chez Murnau : d’où des films très courts, un archétype n’ayant pas besoin de psychologie…
Certes, mais ce sont deux choses différentes, qu’on ne devrait pas mettre sur le même plan. La série vient vers vous ; le cinéma, vous allez vers lui. Normalement, on sort, on fait la queue, on entre dans une salle pleine d’inconnus : c’est un geste collectif. Même quand on peut la regarder à plusieurs, la série, moi, j’aime la regarder seul, sur une tablette — c’est un plaisir presque solitaire, pas un geste collectif.
C’est ce qui me semble terriblement stérile dans les séries modernes. Ce qui est beau au cinéma, c’est quand une mise en scène raconte autre chose que ce qu’elle montre. Aujourd’hui certains cinéastes se conduisent comme les feuilletonistes, ce ne sont plus des metteurs
en scène mais des illustrateurs, qui produisent des suites d’images pour illustrer une histoire.
Surtout, ce ne sont plus des cinéastes, mais des salariés de studios — on est revenu à l’avant-Nouvelle Vague hollywoodienne. Les films Netflix, ou ceux produits par Prime sont souvent impersonnels, même lorsqu’ils se payent de grands réalisateurs, on dirait que c’est pour mieux les subjuguer, leur faire courber l’échine et apporter leur pierre à un vaste édifice de cinéma « respectable, » mais absolument pas contestataire et encore moins avant-gardiste. Le cinéma de Christopher Nolan, par exemple, me semble effectivement complètement impersonnel. Le Prestige reste son seul bon film à mes yeux, parce qu’il est adapté de Christopher Priest, un romancier génial. Sinon, Nolan se prend un peu trop pour le génie autoproclamé de sa génération, une génération qui porte en étendard cette espèce de non-style, faussement intello, et qu’on retrouve en effet dans la plupart des séries acclamées par la critique.
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Un peu de prospective : dans quelques années, n’importe qui pourra sans doute produire sa propre série sur commande — « prompter » une série avec tel acteur, dans tel genre, se déroulant dans tel pays — en quelques heures, voire quelques minutes. On aurait alors un robinet permanent de fictions générées par des algorithmes. Est-ce que cela vous paraît déjà possible ? Et est-ce que c’est transposable aux livres ?
Cela me paraît beaucoup plus probable pour la série que pour le livre. Le public de romans reste attaché à la notion de style, qui devrait continuer à faire écran. Pour les séries, en revanche, c’est presque déjà le cas : chaque fois que je découvre une nouvelle série sur une plateforme, j’ai l’impression qu’elle ressemble à la précédente, le seul amusement dorénavant serait de se plier au jeu des sept différences…. La dernière fois où une série m’a vraiment marqué, c’était Black Mirror, première saison, premier épisode — celui du Premier ministre. Mais ce sont des Anglais, pas des Américains. Il y a aussi eu Utopia, une très bonne série anglaise, ouvertement complotiste, qui a même été interdite dans certains pays. Ce qui est amusant, c’est que Black Mirror, racheté après deux saisons par une plateforme américaine, est devenu beaucoup plus lisse — moins noir. Le premier épisode, en quarante-cinq minutes, jouait pleinement de l’ellipse. L’idée d’un Premier ministre contraint de commettre un acte zoophile en direct était d’une audace extraordinaire, qu’on ne retrouve plus ensuite.
Y a-t-il une œuvre qui n’a jamais été transposée en série et que vous rêveriez de voir adaptée ?
Sans hésiter Gormenghast, de Mervyn Peake. C’est à la croisée du Seigneur des anneaux et des Monty Python, d’une poésie folle. Ça ne ressemble à rien d’autre. À l’époque où je l’ai lu, je me disais qu’un cinéaste bien inspiré pourrait en tirer quelque chose de prodigieux — à condition, disons, que les Anglo-saxons n’y plaquent pas artificiellement de la diversité de façade, ce qui est également une des tares de l’époque. C’est tragique, et magnifiquement écrit, plus finement que Tolkien à mon sens, parce que Tolkien est très premier degré, alors que Gormenghast est du second degré, de la littérature gothique et du pastiche à la fois. C’est peut-être ce qui nous manque le plus aujourd’hui dans la fiction : cette souplesse, qui permet à une histoire d’être racontée avec superbe tout en se moquant d’elle-même.




