SPLENDEURS PORTUGAISES
DICTIONNAIRE DU LANGAGE DES FLEURS, Antonio Lobo Antunes, Christian Bourgois, 416 p., 26 €
L’immense Antunes, l’un des plus grands écrivains européens du dernier demi-siècle, nous a quittés cette année, nous laissant une œuvre extraordinaire, de la nature de celle d’un Proust ou d’un Céline auxquels on l’aura souvent comparé. C’est donc l’un de ses derniers romans que son éditeur français historique nous livre avec ce Dictionnaire du langage des fleurs, développant toujours le même art éblouissant : polyphonie, phrases mêlées, souvenirs contaminés, traumas, vaste incantation où se dénudent des êtres au bord de leur point de rupture. Si le thème, ici, est la destinée d’un militant communiste traqué par la police de Salazar et dont l’homosexualité embarrasse le Parti, évoqué par son entourage comme un grand chœur antique, ce ne sont pas les étiquettes qui intéressent l’écrivain, mais une incarnation particulière de l’éternelle tragédie. Le délabrement de l’âge et les cris des oiseaux y sont davantage évoqués qu’auparavant, Antunes patine un peu dans son système, comme dans ses derniers livres, mais tout de même : quel sommet. Romaric Sangars
SOUVENIRS DE JEUNESSE
ROUTE 77, Marc Caro et Phil Casoar, La Sirène, 208 p., 29 €
1977. Marc Caro (le futur cinéaste) et Phil Casoar (le futur journaliste, etc.), âgés de 21 ans, montent dans un avion pour New York. Objectif : rencontrer les vedettes du comics, assister à plein de concerts de punk et voir de leurs yeux tout ce qu’ils peuvent de la contre-culture US. Au programme, péripéties diverses, soirées arrosées, voyages en car greyhound ou en stop et acquisition de l’équipement du parfait dandy rocker, notamment de véritables rangers de cowboy – quitte à découvrir que le talon biseauté, à la mode à Paris, est réservé ici à la pratique de l’équitation, et tenu pour ridicule en ville ! Aujourd’hui septuagénaires, les deux frenchies publient le livre-souvenir de leur épopée, soit un texte balancé de Casoar et 150 photos en noir et blanc, dont celle de la couverture, si touchante avec les coupes d’époque, le perfecto, la veste cintrée. Un lexique est fourni à la fin, avec des biographies des personnages cités, pour nous jeunots qui n’avons pas toujours la réf. Bernard Quiriny
TRÉSOR TROUVÉ
GLODUSSE, Émile Roche, Le Cherche Midi, 432 p., 22€
Grand roman composé dans les années 50 par Émile Roche, un érudit voyageur aussi doué que dépourvu de contacts parisiens, c’est le fils d’un proche qui retrouva le manuscrit de Glodusse dans la bibliothèque héritée de son père et entreprit sa publication, laquelle est finalement assumée par le Cherche Midi soixante-dix ans plus tard. Cette grande fresque régionale gravite autour d’un vigneron du Beaujolais abattu au début du roman et de la Seconde Guerre mondiale, avant qu’on ne le raconte au sortir de la Première, et avec lui son monde comme un cosmos complet, avec ses rites immémoriaux, son patois, ses us et coutumes, ses rivalités, sa poésie païenne et ses stratégies féodales. Ainsi, en découvrant ce trésor perdu, c’est tout un univers français merveilleusement restitué qui s’anime sous les yeux du lecteur, burlesque et tragique, fascinant, attachant, noble et dérisoire, déroulant toute une galerie de caractères dans une succession de saynètes étonnantes. Assurément un grand cru sauvé de l’oubli pour ranimer des saveurs rares. RS
Lire aussi : Richard Millet : « Quelque chose est en train de finir »
RÉSURRECTION
JOURNAL DE GUERRE, Jean Malaquais, La Thébaïde, 458 p., 28 €
On n’en finit plus de redécouvrir Jean Malaquais (1908-1998), depuis la réédition dans les années 1990 de ses Javanais, prix Renaudot 1939. D’autres ont suivi (Le Gaffeur), ses correspondances avec Gide et Mailer, ainsi qu’une biographie de Geneviève Nakach. Voici que ressort Journal de guerre, publié en 1943 à New York, redécouvert lors de la traduction française en 1997 chez Phébus. Outre son intérêt pour la connaissance de Malaquais, c’est un document sur le quotidien d’un troufion pendant la drôle de guerre, ainsi qu’une description de la débandade de mai-juin 1940, quand tout s’écroule en quelques jours. Au journal de guerre succède celui du Métèque, notes sur son existence traquée de Juif immigré dans la France occupée, et son départ pour l’Amérique du Sud… La Thébaïde a eu la bonne idée d’enrichir cette nouvelle édition d’un dossier de presse, qui montre la distance entre l’accueil mitigé des Américains à l’époque, et l’enthousiasme lors de la redécouverte en France dans les années 1990. BQ
ARGENTINE GOTHIQUE
LA DESCENTE, C’EST LE PIRE, de Mariana Enríquez, Le Sous-sol, 320 p., 22€90
Découverte en France avec le furieux Notre Part de Nuit, dont on vous a dit ici même tout le bien qu’on en pense, Mariana Enríquez n’est pas la femme d’un seul roman puisque la journaliste argentine s’est fait connaître dans son pays à l’âge canonique de 19 ans, avec ce petit brûlot que les éditions du Sous-Sol nous permettent enfin de découvrir en français. Un pur morceau de nineties qui nous tirerait presque des larmes de nostalgie amère, tant il brasse les névroses d’alors et tant ces névroses nous paraissent aujourd’hui désuètes : bonne vieille came distribuée en piquouze, homosexualité rampante traitée façon vampires, hallucinations qui convoquent les ombres du sida, c’est simple, on croirait un décalque parfait de Poppy Z. Brite, qui à peu près au même moment torchait le roman ultime de bayou gothique avec ses Âmes Perdues. Ça a forcément assez mal vieilli, mais c’est suffisamment bien fait pour qu’on s’en empare avec un plaisir coupable – parfait pour convoquer les blattes de la mauvaise conscience sur votre serviette de plage bien trop pastel pour être honnête. Marc Obregon
DISPENSABLE
VERA DANS SON MONDE, Gary Shteyngart, L’Olivier, 236 p., 22 €
Le scénario du nouveau roman de Gary Shteyngart (Absurdistan) présente deux points distinctifs : tout est vu à hauteur d’enfant, par les yeux d’une pétulante gamine surdouée nommée Vera, et tout se passe dans une Amérique en voie de fascisation, ce qui autorise à ranger le livre dans la catégorie des dystopies. Problème, Shteyngart ne choisit pas, ce qui fait que le roman clopine, au lieu de marcher sur deux jambes : les gags sympathiques de la facette « Vera » (genre, pourquoi Papa appelle-t-il son club « le sein des seins » ? Riez) empêchent qu’on prenne la facette « politique » au sérieux, et l’arrière-plan politique empêche qu’on s’amuse tranquillement avec Vera. Résultat, ce livre confus, savamment déstructuré, n’est ni drôle, ni inquiétant, mais tiède. Les savoureuses saynètes imaginées par Shteyngart ne le sauvent pas, non plus que l’improbable portrait de lui-même qu’il glisse dans le personnage d’Igor, intello progressiste à la tête d’une revue que personne n’achète. Sympathique mais dispensable. BQ
Lire aussi : Les poches de l’été
MONDE PARALLÈLE
ALLÉE DE LA REINE-MARGUERITE, Stella Rocha et Yannis Ezziadi, Le Cherche Midi, 240 p., 20€
Stella Rocha, Brésilienne du Bois de Boulogne, arrivée à Paris au début des années 90, au moment même où les travestis d’Amérique latine venaient conquérir ce territoire, livre ici ses souvenirs, dans un livre-document préfacé et co-écrit par le talentueux et sémillant Yannis Ezziadi, spécialiste en destins de caractère. L’autrice déroule un témoignage à la fois intime et sociologique, mais dont la vraie valeur de lecture est sans doute ailleurs encore. En effet, c’est une jungle invraisemblable, une galerie de créatures délirantes, une collection de saynètes cocasses, absurdes, baroques, démentes, que nous offre l’ancienne prostituée, avec ce panorama d’une marge au bord de l’abîme où le sordide se mêle à des frasques flamboyantes et à d’étonnants moments d’humanité. Entre Brocéliande et la brigade des mœurs, le sauvage des pulsions, le tragique des vies d’exilés, le clinquant des trésors faciles et la fallacieuse magie nocturne, le bois de Boulogne, désormais, aura sa légende officielle. RS
SATAN À LA NICHE
UN JOUR, LE DIABLE, Collectif, Séguier, 190 p., 20€
Cent ans après les trémulations morales de l’abbé Donissan, que reste-t-il de Satan ? N’a-t-il pas été noyé sous ses fastes, prince d’un monde qui a fini par le dépasser en malice ? C’est la question que pose François Angelier, anthologiste féru d’occulte qui réunit autour de lui tout ce que la littérature française compte de plumes trempées dans la magie noire. C’est forcément inégal, avec un thème aussi large, mais on y recense tout de même quelques joyaux noirs : Caroline de Mulder nous retrace le parcours halluciné d’une tiktokeuse qui se prend pour une sorcière (spoiler : ça finit mal), Christophe Bier s’autoparodie avec délice – une sombre histoire de fétichiste des pieds transformé en bottines et Nicolas Chemla accompagne le mouvement avec son strass empoisonné, retraçant le parcours d’un certain « Ange Noir » en qui chacun pourra reconnaître ce brave Puff Daddy. C’est intelligent, souvent roboratif, mais ça manque au final d’une certaine perversion. Comme si le Diable, à force de nicher partout, n’était plus ici qu’un juron amène proféré avec de trop sages intentions. MO
TOMBEAU POUR PIERRE GUYOTAT
HISTOIRES DE SAMORA MÂCHEL, Pierre Guyotat, Gallimard, 709 p., 28 €
Le monde avait-il vraiment besoin de ça ? Alors que la Blanche se transforme lentement mais sûrement en back catalogue de la collection Harlequin, Gallimard nous ressort un pavé inédit signé Pierre Guyotat, sans doute histoire de contrebalancer cette éruption de guimauve climatisée. Faut dire, Guyotat, c’est du sérieux, de l’expérimental, de la lave en fusion, du nouveau roman bien pédéraste-foufou comme on savait encore les faire à l’époque ! Sauf que non, en fait. Écrit en petit-nègre, ce monologue zygotique se voudrait évidemment « halluciné » mais n’est que grotesque. Il ferait passer Tombeau pour 500 000 soldats pour du Bernardin de Saint-Pierre, c’est dire. À l’heure où le monde littéraire serre les fesses très fort à cause d’une désaffection globale des lecteurs, on se demande bien qui cette sortie pourra convaincre, et pourquoi on l’a décidée. Reste une cale honnête pour cette petite commode qui se fait tout le temps la malle, sur votre deux-mâts à Pornic. MO




