Rien de mieux, pour démarrer une nouvelle saison, que de se choisir des ennemis nombreux, nuisibles et franchement têtes-à-claques. Ça met en jambes dès la fin de l’été. J’ai une bande en ligne de mire soutenue par tous les pouvoirs officiels et qui n’a même pas chômé ces derniers mois. Les « linguistes atterré.e.s » avaient déjà commis Le Français va très bien, merci en 2023, ils ne cessent, depuis, de répandre leurs clichés lamentables à tous les micros qui leurs sont tendus. J’ai décidé de prendre le temps, cette année, au hasard de mes éditos, de passer ces clichés au crible, car je crois qu’il y a là un combat spirituel de premier ordre. Mais d’abord, étonnons-nous tout de même de l’absence de goût, d’esprit et d’humour, qui caractérise cette cordée de petits profs pédants bien décidés à faire la leçon à tout le pays alors que leurs propres élèves sont manifestement désarmés. « Les linguistes attéré.es » ! Mais qui a trouvé le nom du groupe ? Pourquoi pas : « Les profs offusqué.es » ou les « maître.sse.s en colère », tant qu’on y est ?
En tout cas, ces gens, qui ne sont pas capables de pondre un nom de guerre sortable, ont quand même décidé de bombarder l’Académie française – leur bête noire. Leurs éléments de langage sont repris par des commentateurs en furie sur le Net, et le service public, que nous payons visiblement pour qu’il nous conditionne à apprécier un naufrage qu’il n’est plus en mesure d’éviter, les invite régulièrement : Anne Abeillé, linguiste, tançait Alain Finkielkraut sur France Inter le 13 août dernier ; Arnaud Hoedt, enseignant-comédien, pavoisait la semaine suivante sur France Culture. Ce « pédagogue en (robe de) chambre », comme il se définit lui-même avec un humour à faire s’étrangler de rire un écolier de 1986 reprochait, comme sa collègue, son « fixisme » à l’institution fondée par Richelieu. Tenez, commençons par-là, voici sans doute le cliché fondamental de cette idéologie à roulettes.
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L’Académie serait un repaire de vieux grincheux qui prétendraient « fixer » la langue dans un état ringard qui n’aurait jamais existé, ils empêcheraient de la sorte son libre déploiement dans les bouches inventives du grand peuple francophone en qui il faudrait avoir une confiance aveugle, parce que la masse, c’est le progrès ; le progrès, c’est tout droit ; ainsi soit-il. Niant la Chute, il était fatal que ces néo-utopistes et éternels béotiens nient Babel, et donc l’entropie qui guette toute langue vivante, raison pour laquelle il n’est pas fantaisiste de fomenter des contre-courants, des gardiens de phare et des habits verts. En outre, cette accusation est mensongère, l’Académie n’ayant jamais prétendu avoir de rôle autre que consultatif et ayant toujours avalisé l’usage. Mais serait-ce le cas, qu’on pourrait défendre une telle attitude.
La relative fixation du français lui a conféré les qualités autrefois réservées au latin : langue véhiculaire dans le temps comme dans l’espace, sa normativité assurait son universalisme et son évolution ralentie permettait d’accéder au génie passé sans déperdition notable. Avec le travail de sape des linguistes, on peut être sûr que personne ne pourra plus lire Racine dans deux siècles et que le français parlé en Afrique ou au Québec ne permettra plus de se faire comprendre dans le Périgord. C’est à ce genre de régressions que mène le développement spontané et effréné du langage. Voici pour votre première leçon, les saint(e)s-nitouches du présentéisme en extase. On ne va pas aller trop vite, que votre atterrement ne vire pas à la suffocation, mais tentez déjà de retenir ça pour la prochaine fois.
En attendant, la littérature contemporaine ne va pas si mal, comme en témoigne ce dossier qui couvre une rentrée sans têtes de gondole survendues ni tendances lourdes ni faux scandale, et avec, pourtant, une diversité et une qualité plutôt en hausse. Et ça, c’est un argument plus tangible pour ne pas sombrer dans le déclinisme.
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