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Cancel culture : la revanche des sauvages

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Publié le

10 septembre 2021

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En 2019, les membres d’un obscur conseil scolaire canadien ont rendu à « Mère Terre » les cendres d’ouvrages considérés comme « insultants » et vecteurs de préjugés envers les autochtones. Des révolutionnaires qui effraient plus par leur nullité que par leur radicalité.
autodafe

Le wokisme a encore frappé, et ce qui était d’abord un scandale est devenu un cirque. Cela a commencé en 2019, lorsque le Conseil scolaire catholique Providence (CSCP), un réseau d’écoles francophones de l’Ontario au Canada, avait recensé 30 000 livres à retirer de leurs bibliothèques, car jugés racistes à l’égard des autochtones, dont 5000 ouvrages voués à la destruction par le feu et le déchiquetage.

Cette opération intitulée Redonnons à Mère Terre fut menée par un comité dont les membres – qui n’ont pas encore été dévoilés – proviendraient du CSCP et réunirait des accompagnateurs autochtones ainsi que des représentants du ministère de l’Éducation (ce dernier a nié toute participation). Il y a, à leur tête, la « Gardienne du savoir » Suzy Kies, qui se veut responsable du rassemblement de toutes les connaissances autochtones. Chercheuse indépendante qui se dit d’ascendance indienne, elle est aussi coprésidente de la Commission des peuples autochtones du Parti libéral du Canada depuis 2016. Ensemble, les membres ont énuméré les bandes-dessinées, romans, encyclopédies et ouvrages d’histoire qui, dans un but « éducatif » lors de cérémonies spirituelles, devaient être réduits en cendres, puis en engrais. En effet, le comité souhaitait planter des arbres sur les terrains des écoles et ainsi faire d’une pierre trois coups : transformer « le négatif » de la discrimination raciale en « éléments nutritifs » au moyen d’une « purification par la flamme » ; faire croître un arbre afin de remplacer ceux qui furent abattus pour la fabrication des livres interdits ; et, finalement, envoyer un signal fort, un « geste d’ouverture envers les autres communautés présentes dans l’école et notre société », selon Lyne Cossette, porte-parole du CSCP. Un projet à encourager auprès des autres minorités, donc.

La porte-parole a annoncé regretter la collaboration avec une imposteuse, sans pour autant remettre en question l’acte en tant que tel, abominable, de brûler des livres

Qu’est-ce qui, à leurs yeux, justifie cet incendie ? Les personnages autochtones dans les bandes-dessinées telles que Lucky Luke, Tintin en Amérique ou Astérix et les Indiens y seraient perçus comme toujours trop méchants ou exotiques ; les ouvrages de fiction, eux, sont responsables entre autres d’avoir répandu des informations « erronées » ;  le livre d’histoire La Conquête de l’Ouest : les Amérindiens, les pionniers et les colons fut, lui, détruit puisque le mot « Conquête » dans le titre évoquait trop le rabaissement. Plusieurs autres livres au sujet des Indiens ont fait les frais de cette purge tout simplement parce que les auteurs n’étaient pas eux-mêmes autochtones. « Jamais à propos de nous, sans nous », résume madame Kies.

Dans le cadre de la campagne électorale en cours, le Premier ministre Justin Trudeau a dû se prononcer sur ce nouveau scandale de la cancel culture. Il rappela, par couarde abstention, qu’il n’était pas de la responsabilité du gouvernement d’intervenir dans les affaires provinciales (l’éducation n’étant pas sous sa juridiction) et que, bien qu’il soit contre l’autodafé « au niveau personnel », il ne revenait pas aux non-autochtones de dicter aux autochtones la manière dont il faut agir.

On a rarement vu un politicien trébucher aussi bêtement, car on apprit plus tard dans la même journée que Suzy Kies, qui se présentait comme une authentique autochtone, n’est finalement pas « indienne » pour un sou. Elle ne figure sur aucun registre des Premières nations, et n’aurait aucun parent autochtone à moins de remonter jusqu’au XVIIe siècle. Dénoncée de toute part, madame Kies aura des comptes à rendre. Le CSCP, contraint par ces révélations, a donc annulé le retrait des livres, les cérémonies d’autodafés qui devaient se prolonger, ainsi que l’examen de près de 200 autres livres qui leur restaient encore à condamner. La porte-parole a annoncé regretter la collaboration avec une imposteuse, sans pour autant remettre en question l’acte en tant que tel, abominable, de brûler des livres. Autrement dit, avec la personne-ressource appropriée, fiable et réellement autochtone, les bouquins n’auraient tout de même pas échappé au bûcher.

Lire aussi : États-Unis : le Français Jean Ribault triomphe de la cancel culture

L’hypocrisie crasse de madame Kies n’est pas le plus grave problème dans cette histoire. Si aujourd’hui les autodafés sont surtout symboliques – car généralement rien n’empêche qu’on puisse réimprimer les ouvrages condamnés –, la destruction des livres par les flammes choque profondément puisqu’elle recherche l’éradication de la pensée à défaut, justement, de pouvoir supprimer la parole écrite.

Devons-nous pour autant nous étonner face à ces débordements du wokisme comme nouvelle religion ? Des intellectuels comme Mathieu Bock-Côté nous en avaient averti et ce récent « acte de foi » incendiaire ne fait que confirmer ce dont on se doutait déjà. En revanche, la société naïve et sentimentale qui fit naître cette bulle d’illuminés dans un coin perdu du Canada nous rappelle que c’est la nullité plutôt que la radicalité de notre adversaire qui nous exaspère. Ils n’ont pas cette brutalité calculée et diabolique qui était l’apanage de la machine hitlérienne, patiente et rodée, et ils n’ont pas non plus la rigueur et les rouages de l’Inquisition ; c’est à ces deux monstruosités de l’histoire que nos révoltés ont été comparés jusqu’à maintenant, à tort. Le Conseil d’école qui s’est enfoncé dans le charlatanisme et la bouffissure est plus idiot, plus infantile ; nous avons affaire ici à un piètre rite new age, naïf et paresseux, où on expie quelques livres pour une pelleté de cendres et on envoie le reste, plus expéditivement, au recyclage ; où le timide report des cérémonies d’autodafés, pour cause de la pandémie, les éloignait à mille lieues de la « révolution » dont ils se réclamaient ; où le titre du projet Redonnons à Mère Terre n’est qu’un anglicisme grossier qui prouve encore une fois l’état risible de l’instruction en Ontario français ; où la liste des livres interdits n’est même pas révélée publiquement (les écrivains atteints ont pris connaissance de la situation par les journalistes), sans doute parce que cette bande d’éveillés manque soit de cran, soit de courage. Du moins, en 1933, les Nazis avaient-ils la délicatesse de prévenir le public au moyen d’un index avant d’allumer le feu.

La bêtise n’affaisse pas moins cependant ces scélérats dans leur attaque contre la civilisation, où on brûle plutôt qu’on discute pour se « réconcilier » ; madame Kies et sa clique ne font que se conformer aux clichés de barbarie dont ils voulaient tant se départir. Ces sauvages ne méritent pas notre frayeur, ils ne gagneront que notre mépris.

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