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Michel Fau : « La vie ressemble rarement à un film naturaliste ! »

Dans toute l’Europe, le nom de Molière est gravé sur les frontons des théâtres, il est le père du théâtre français. Or, comme vous le dites,
 son théâtre est la synthèse de beaucoup d’influences diverses, autant celle de Corneille que celle de la Commedia dell’Arte. Mais c’est également, par ailleurs, une langue exceptionnelle. Qu’est-ce qui le caractérise selon vous ?

Je pense qu’il y a plusieurs choses. Molière aimait beaucoup la tragédie baroque, il y a cette influence de Corneille, et il y a toujours quelque chose de tragique chez Molière, même dans George Dandin. Et en même temps, il y a la farce de tréteaux dans laquelle il excellait. Ce mélange de farce et de tragique est très fort et très humain, parce que la vie ressemble soit à une tragédie, soit à une farce ; rarement à un film naturaliste, comme on veut nous le faire croire aujourd’hui !…

Olivier Maillart : « Peut-être le cinéma va-t-il céder la place à d’autres types de divertissement »

Chute de la fréquentation des salles aggravée après le COVID, hégémonie des plateformes de diffusion qui produisent beaucoup mais avec bien moins de moyens, marvellisation désespérée d’Hollywood et facultés d’attention amoindries de la Gen Z… Que pensez-vous de ces facteurs, de leur importance et de leurs conséquences réelles ?

Tous ces facteurs jouent certainement leur part, et peuvent légitimement donner le sentiment d’assister à la « mort » du septième art. Cela étant, on oublie un peu vite que le cinéma a toujours été en crise, et ce pratiquement dès sa naissance. Les crises dans l’industrie cinématographique sont structurelles, il s’agit d’une économie instable par nature. Tout y a, comme dirait Bainville, toujours très mal marché. Pour autant, on peut distinguer deux points importants : ce qui relève d’une crise de modèle économique (la sortie en salle, le prix des places, la diffusion sur les plateformes, la consommation des images sur toutes sortes d’écrans : télévision, ordinateur, téléphone) et l’évolution de la sensibilité esthétique (liée notamment à celle des capacités de concentration des spectateurs, les plus jeunes ayant pour certains pris l’habitude de visionner films et séries en vitesse accélérée).…

« Les Roches rouges » de Bruno Dumont : Gnoméo et Juliette

Délocalisé sur la Côte d’Azur, Bruno Dumont poursuit son anthropologie bébête avec Les Roches rouges, un remake non avoué du déjà lamentable Corniche Kennedy. Deux bandes d’enfants livrés à eux-mêmes – au lieu d’ados chez Dominique Cabrera – s’amusent à sauter des rochers dans la mer ; le petit prolo Géo s’amourache d’Eve la bourge, au vif déplaisir du putatif fiancé.

Lire aussi : « Histoires de la nuit » de Léa Mysius : la maison des otages

Vu que son casting a entre 5 et 7 ans, Dumont filme tout au grand-angle avec des lentilles spéciales pour permettre aux doublures plus âgées de pratiquer les cascades évidemment dangereuses, avant les raccords obligatoires sur les gamins barbotant. La lumière crue et étrange assure l’intérêt dix minutes, montre en main, avant que la stupidité de l’argument squelettique n’assomme de consternation le restant de la projection.

LES ROCHES ROUGES (1h30), de Bruno Dumont, avec Kaylon Lancel, Kelsie Verdeilles, Louise Podolski, en salles le 23 septembre.…

Emma Becker : « L’intériorité est une discipline de femmes »

Je sors du Gibert. Les portants de la rentrée littéraire semblent déjà composés à 80% de romancières. Pardon, des autrices. Qu’est-ce que ça vous inspire ?

Ça ne me semble pas nouveau. Il y a une féminisation du métier qui date à peu près du moment où j’ai commencé, en 2010. Mon éditeur, qui bossait alors chez Denoël, me disait déjà que les femmes devenaient majoritaires dans le métier. Est-ce que ça a changé le paysage littéraire ? Sans doute, oui, dans l’idée qu’on peut parler de choses différentes, sous des angles différents. Mais je ne suis pas sûre qu’il faille y voir une menace pour le fond de la littérature. Effectivement, Houellebecq aurait aujourd’hui beaucoup de mal à faire publier son premier roman, tout comme American Psycho ne pourrait probablement plus sortir tel quel. On ne peut plus publier ce genre de livres qui déploie un imaginaire masculin fort lorsqu’on sait qu’en face, ce sont des éditrices, des correctrices, des lectrices qui tiennent l’édition.…

Thibault de Montaigu : « Tous les romanciers moyens vont être balayés par l’IA »

Le roman, en tant que genre, est-il fini ?

J’ai grandi avec l’idée que le roman était le passage obligé pour n’importe quel écrivain. Or, quand on regarde l’histoire de la littérature, on se rend bien compte que la primauté de certains genres littéraires dépend des époques. Les grands auteurs du xixe siècle, comme Jules Verne ou Victor Hugo par exemple, voulaient faire des grandes pièces dramatiques pour être reconnus. D’autres préféraient la poésie parce qu’il s’agissait du genre le plus noble. Alors, oui, effectivement, le roman, au xixe siècle, connaît son apogée, écrase sans doute, au xxe, la poésie et les autres genres, tout en arrivant à sa propre déconstruction. Et oui, on est arrivé aujourd’hui à un certain niveau d’épuisement de la forme romanesque, à tel point que des grands romanciers comme Houellebecq ne font qu’appliquer à notre époque le roman xixe. Mais finalement, il n’y a plus de grands romanciers qui me mettent par terre aujourd’hui…

C’est votre analyse générale, mais quelle est votre expérience personnelle ?…

Louis Michaud : l’insurrection qui trinque

On vous connaissait pour un essai sur Jean Cau écrit avec un camarade. Comment êtes-vous passé de Cau à Cur ?

J’ai découvert Cau un peu de la même façon que Curnonsky : grâce à mes amis bouquinistes du parc Georges Brassens. L’un d’eux vendait un dessin de Curnonsky par Georges Villa, que j’évoque dans mon roman, où on le voit déguster des escargots. Mon ami m’a dit qu’il avait également des livres de l’auteur portraituré. J’ai adoré son style, ses anecdotes, la légèreté sans pédanterie avec laquelle Curnonsky évoque la gastronomie. Ensuite, j’ai compulsé des œuvres de lui qu’on ne lit plus beaucoup et l’enthousiasme est monté. Au même moment, le Krispy Kreme ouvrait à Châtelet, provoquant des phénomènes de foules hypnotisées par les donuts américains. Le contraste était frappant. Je lisais beaucoup Alphonse Boudard, savourant son style argotique et son absence de jugement moral sur ses personnages. C’est du mélange de tous ces éléments qu’a commencé à naître le roman.…

Jean-Pierre Montal : éloge des boîtes à livres

Rustiques, gratuites, discrètes, bienveillantes, les boîtes à livres, qui fleurissent partout dans les villages et les villes, sont l’une des rares inventions entièrement bénéfiques de notre temps. Évidemment, pour les pouvoirs publics, elles sont sans doute une manière de s’occuper de culture à peu de frais, et de se donner bonne conscience : ça ne coûte rien, les administrés l’alimentent eux-mêmes, et c’est toujours plus facile que d’inventer des politiques publiques en faveur de la lecture. Mais qu’importe. Grâce à elles, l’ami des livres, où qu’il se promène, dispose d’une sorte de point d’attraction naturel, qui lui procure ce fugace instant d’attente et d’excitation qui lui est cher, celui du chasseur de trésors : et si, dans cette boîte en bois bariolé d’allure quelconque, je découvrais une vieille édition d’un romancier que j’aime, une curiosité en bon état, une enquête de Maigret que je ne possède pas encore ? (Les écrivains pensent aussi : « Un roman de moi, dont je m’empresserai de vérifier la dédicace ?…

« Histoires de la nuit » de Léa Mysius : la maison des otages

Adapté du médiocre Laurent Mauvignier, Histoires de la nuit de Léa Mysius lorgne dès son titre vers une influence directe, History of violence de Cronenberg et son cruel retour du refoulé qui va malmener une famille. Problème : l’écriture est faible et la mise en scène inadaptée pour un thriller, avec beaucoup trop de mou (la scène sur Ida de Rachid Taha qui tombe à plat pour cause de découpage déficient).

Lire aussi : « Rose » de Markus Schleinzer : féminisme d’atmosphère

Une musique légèrement stressante et percussive essaie bien, en vain, de pallier ces défauts. La distribution bancale souffre du non-jeu de Herzi et d’un Magimel trop carnavalesque. De bons acteurs sauvent la mise : Monica Bellucci en peintre, Paul Hamy en voyou speedé, et surtout Alane Delhaye (le P’tit Quinquin de Dumont) extraordinaire d’intensité et qu’on devrait vite s’arracher.

HISTOIRES DE LA NUIT (1h54), de Léa Mysius, avec Hafsia Herzi, Benoît Magimel et Bastien Bouillon, en salles le 16 septembre.…

L’Incorrect

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