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Saint Tropez : Martyr à la plage

Caius Torpetius, que la postérité appellera Tropez, naît à Pise, en Toscane, au Ier siècle de notre ère. Issu d’une famille patricienne (d’extraction chevaleresque, comme disent les snobs contemporains), officier dans l’armée, il gravit rapidement les échelons et se retrouve à la tête de la garde personnelle de l’empereur Néron. Décidément, pas ouf comme plan de carrière d’être officier d’élite et chrétien sans reproche sous l’Empire romain, et ce ne sont pas Saint Maurice, Saint Sébastien et tous les autres qui diront le contraire.

Car justement, Tropez est devenu chrétien, lui aussi. C’était pendant la captivité de saint Paul, dont il assurait la surveillance. À force de discuter avec le saint apôtre, le jeune Caius a fini par se dire que tout ça était remarquablement cohérent, et hop. Logiquement, arrive donc ce qui doit arriver : à Pise, alors que l’empereur est en train de faire un superbe discours devant toutes-et-tous, en rappelant que c’est Diane, dont il est en train d’inaugurer le temple, qui a créé le monde, le chevalier jusque-là irréprochable administre à son n+1 une gifle de réalité : il n’y a qu’un seul Dieu et toutes ces billevesées ne mènent nulle part.…

Comment s’habiller à la plage sans passer pour un plouc ?

Ajouter de la beauté à la vie, faute de pouvoir lui ajouter des années, voilà un programme fort sympathique, qui s’applique aussi bien à l’élégance qu’aux vacances. Et, puisque la plage est le lieu par excellence de la décontraction, la question se pose nécessairement : comment avoir un peu de gueule dans ce territoire a priori hostile qu’est le littoral ? Le chic à la plage n’est pas un paradoxe. Significativement, le groupe qui chantait « Vacances j’oublie tout », rap bancal de 1982 qui nous rend aujourd’hui bien nostalgiques, s’appelait Élégance. Ce qu’il y a de bien, c’est que l’élégance masculine est une succession d’uniformes, tandis que l’élégance féminine fait appel à la créativité – celle des femmes elles-mêmes ou, à défaut, celle d’autres femmes qui leur disent ce qu’ « on » porte. Dans les deux cas, il ne devrait donc pas y avoir de prise de tête pendant les grandes vacances.…

Des épées qui ne combattent pas

Il est des armes sans bataille, dont toute la puissance tient dans la sentence.

L’épée de bourreau appartient à cette famille d’objets singulièrement chargés d’histoire. Elle ne pare pas, ne menace pas, ne se croise pas avec une autre lame. Elle ignore la mêlée, le duel et cette part d’incertitude par laquelle le combat se donne parfois des airs de courage. Elle est une épée sans adversaire : non l’instrument d’une victoire, mais celui d’une sentence qu’il s’agit d’exécuter.

Sa forme le dit assez. À partir du xvie siècle, particulièrement dans l’Europe germanique, l’épée de bourreau devient un outil spécialisé qui se transmet souvent de père en fils. Large lame droite à deux tranchants, poignée maniée à deux mains, pointe émoussée ou tronquée : tout y est ordonné non à l’estoc mais à la taille. La pointe, inutile puisqu’il ne s’agit pas de percer, disparaît. La garde, inutile puisqu’il ne s’agit pas de se défendre, se réduit.…

Enlever ses chaussures est-il de droite ?

Nous avons appris récemment que les plantes en pot étaient réactionnaires selon un ancien élu EELV de Besançon. Permettez-moi de saluer, avec modestie, certes, mais quand même, l’installation définitive du caractère politique des objets les plus anodins. Sans cette tribune offerte par L’Incorrect, sans cette enquête obstinée menée depuis plusieurs années, aurait-on un jour condamné les jardinières de géraniums et autres palmiers en pots bisontins ? Je ne crois pas.

Mais aujourd’hui c’est vers un autre champ que je me tournerai, celui des usages et de la bienséance. Si l’on n’est pas au Japon, est-il de droite ou non d’enlever ses chaussures en arrivant chez soi ou plutôt est-il dextre de demander à ceux qui arrivent chez vous de se déchausser ? On peut facilement concevoir que retirer des bottes boueuses est une règle, on peut comprendre le désir de changer de souliers et de chausser sandales ou charentaises (je ne pratique pas mais j’ai en tête des personnes distinguées qui portent la pantoufle) ; pour autant, doit-on imposer à tous ceux qui entrent dans une demeure de se retrouver en chaussettes, en collants, ou pieds nus ?…

Réussir ses vacances quand on est de gauche

Le gauchiste en vacances (Sinistrior feriae) est une espèce migratrice rare au sens où elle exploite différents habitats de façon quasi imprévisible lors de stationnements plus ou moins longs qui dépendent autant des conditions locales que de l’erratisme hivernal propre aux sous-espèces. Ces sous-espèces peuvent parfois n’être observées qu’en migration active, avec alors peu d’interactions avec les habitants naturels présents sur les sites : les teufeurs des libres parties, par exemple se comportent comme la Glaréole à collier en migration prénuptiale dans les eaux saumâtres de Bages-Sigean (11) avant de retourner dans leurs antres secrets.

Le gauchiste en vacances sélectionne ses lieux de migration en fonction de plusieurs critères : authenticité brute (modèle : les parcs naturels africains, créés au xxe siècle au détriment des millions d’agriculteurs sédentaires et des bergers nomades, expropriés grâce à l’action de l’Unesco et du WWF), misérabilisme authentique (modèle : les villages lacustres sud-américains avec une nuit dans une hutte intégrée dans un forfait road trip all inclusive), authenticité festive (modèle : le noctambulisme berlinois qui vous permet d’écouter la musique d’Ibiza dans des bars décorés comme à New-York)… L’authenticité est importante car elle est gage de diversité et d’enrichissement culturel puisqu’elle permet de vérifier que tous les gauchistes du monde entier pensent de la même manière où qu’ils soient, se vêtent à l’identique, écoutent les mêmes musiques et ont donc réussi à constituer une planète Potemkine parallèle où règne le mêmisme le plus pointilleux, chaque spot étant un safe space.…

Ma Nationale 7 par Thomas Morales

 
C’est quoi pour vous, la Nationale 7 ? m’interrogeait dernièrement un journaliste qui voulait me piéger. Me ringardiser. Me renvoyer dans mes graisseuses Trente Glorieuses, au pays de la ferraille et des Yéyés. Des bagnoles de pépé et des escortes de platanes. Sa question orientée avait vocation à me discréditer, à me placardiser dans un passé forcément accidentogène et polluant, montrer combien j’étais ce surnuméraire nostalgique incapable de penser l’avenir. Un passéiste du volant bakélite et du klaxon deux-tons. Un irresponsable qui ne comprendrait jamais rien à la marche du monde. Réfractaire à la conduite autonome et aux virtualités assassines. Alors gentiment, patiemment, j’ai tenté de trouver les mots les plus justes, les plus sensibles, les plus synchrones, surtout ne pas trahir ma mémoire, aller au cœur de cette mythologie fondatrice, celle de la route des vacances et de la civilisation de l’automobilisme. Avant les bouchons et les engorgements, la pagaille folklorique des années 1960, les stations-service maquillées comme des pin-up et les galeries surchargées de valises, avant les sandwichs rillettes et les crevaisons lentes, la Nationale 7 m’a d’abord évoqué le 2e DB de Leclerc, plus précisément la Nueve commandée par Dronne arrivant, le 24 août, en début de soirée, par la Porte d’Italie pour libérer Paris.…

Cocktails d’élite

BLACK VELVET : L’ARISTOCRATE

Créé en 1861 à Londres par un client qui n’osa boire son champagne tel quel alors que le prince consort venait de mourir, et qui décida donc de le « mettre en deuil » avec de la bière brune, le « black velvet », « velours noir », est un cocktail typiquement anglais, c’est-à-dire ambigu, puisqu’on ne sait pas si l’on doit se désespérer de ce saccage flagrant du meilleur alcool, ou admirer l’élégance morale de la chose. En tout cas, inviter une jeune personne à prendre un verre et plomber son champagne avec une Guinness en lui expliquant que telle commémoration (le Traité de Paris, Diên Biên Phu, la mort de Paul Verlaine) empêche de savourer le champagne dans sa robe dorée comme lors d’un soir sans ombre, peut au moins fabriquer un beau moment et exposer d’un seul geste votre sens sacré des hiérarchies. Gâchez 6 cl de champagne avec 6 cl de stout.…

27 juillet 1214, la bataille de Bouvines : un fait, un événement, des mémoires et des historiens

Le 27 juillet 1214 tombe un dimanche. Mauvais jour pour faire couler le sang depuis que l’Église tente d’encadrer la violence et de sanctuariser certains jours. Mais ça, c’est en théorie, car la guerre obéit rarement au calendrier des sermons.

Ce jour-là, près de Lille, à Bouvines, Philippe Auguste plie le match : en face, l’empereur Otton IV, Ferrand de Flandre, Renaud de Dammartin, comte de Boulogne, et les subsides de Jean sans Terre, engagé sur l’autre front. Le Capétien règle l’affaire. Propre. Net.

Sauf que Bouvines devient plus croustillante encore quand on arrête de la regarder comme une image d’Épinal avec chevaux, bannières et destin national en arrière-plan. Car il faut distinguer trois choses : le fait, l’événement, puis sa mémoire.

Le fait : le 27 juillet 1214, une bataille a lieu. L’événement : cette bataille modifie une conjoncture politique. Elle rend plus difficile la remise en cause de la Normandie conquise dix ans plus tôt, affaiblit les adversaires de Philippe Auguste et pèse sur le rapport de force entre Capétiens, Plantagenêts, grands princes et Empire.…

L’Incorrect

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