[qodef_dropcaps type= »normal » color= »red » background_color= » »]S[/qodef_dropcaps]’il fallait risquer une définition de la droite en quelques mouvements, forcément hasardeux parce que réducteurs, nous pourrions dire qu’elle se retourne sur ce qui a eu lieu et qui continue d’exister, qu’elle jette un regard à la fois en arrière et sur l’ici-bas sans jamais vraiment regarder en avant, forte de son mépris pour ce qui n’existe pas ; nous ajouterions qu’elle sait aussi l’homme peccable, sinon peccamineux, méchant sous quelque latitude qu’il se trouve et que le mieux que l’on découvre chez lui relève toujours d’une espèce de surprise que la politique n’a pas vocation à expliquer.
En fait, la droite est désenchantée et libre ; et libre en vertu de son désenchantement, puisqu’il n’existe de véritable liberté que dans le renoncement aux emballements et que la liberté ne se réalise vraiment qu’en cet infime espace qui sépare un réel impossible à comprendre et la possibilité d’agir malgré tout quelquefois sur lui. Nous pourrions aussi déduire de là que la droite, selon cette liberté qu’elle défend contre les prétentions folles et idéalistes à l’égalité qui définissent la gauche, est conservatrice et sceptique, bref, ennemie du lyrisme et du romanesque auxquels elle préfère peut-être le roman réaliste lequel, de Balzac à Flaubert en traversant Stendhal, raconte toujours les désillusions, et les espoirs qui retombent.
D’où son désavantage, aussitôt née dans les remugles joyeux et sanglants de la Révolution française, à dominer une politique qui soudain se métamorphosait épopée narrée, et promesses sans cesse redonnées sous la forme d’une espèce de science-fiction où tout était possible. Il suffisait alors d’inventer un futur adéquat à la révélation d’un bonheur que la droite, selon la gauche, refusait aux hommes au moins depuis Adam. La droite coincée par son pragmatisme, arc-boutée entre le passé et le présent, sachant le véritable Éden au-delà des catégories politiques – aristotélicienne en somme – la gauche put, dans un univers politique tourné vers demain, lui opposer l’arme démocratique et culturelle dont, en jouant son jeu, la droite ne se relèverait pas : il s’agissait moins désormais de gouverner que de promettre. Ainsi, même défaite, humiliée dans les faits et minoritaire dans l’opinion, la gauche pouvait survivre, et vaincre finalement, en fabriquant une narration déliée de la moindre observation empirique, l’expérience ne lui étant utile que lorsque celle-ci cautionnait sa narration.
Le roman épique qu’elle écrivait, délivré des contingences extérieures, offrait chaque fois à ses lecteurs l’image d’un monde potentiellement parfait ou animé, a minima, de mécanismes cohérents dont il suffisait de comprendre la façon dont ils s’engrènent pour les dominer.
Contre le parti de la narration
En effet, une des grandes victoires de l’idéal de gauche, que nous pourrions aussi appeler l’idéal droit-de-l’hommiste, ou encore progressiste, c’est d’avoir imposé son idéal et ses codes à l’ensemble de la sphère politique et au-delà – jusque dans les moindres sphères de l’existence humaine qu’elle a politisées de façon irrémédiable. Inspirée par Gramsci, qui théorisait la nécessité d’un combat politique étendu à tout et d’abord à une culture qu’il fallait entendre au sens le plus large possible, la gauche a pris le parti de la narration contre celui, plus triste, du réalisme et du pragmatisme qui la desservait, jouant ainsi la carte révolutionnaire et la carte progressiste.
Tel ticket pouvait paradoxalement promettre en même temps un retour à des origines fantasmatiques et le parcours d’une ligne en augmentation constante. Tandis que pour la droite culture et arts relevaient de la distraction du politique, lieu de rafraîchissement de la pensée, prouvant qu’il existait chez l’homme autre chose que son engagement dans la cité, la gauche en faisait un de ses fondamentaux parce qu’elle ne négligeait, à l’instar des régimes totalitaires, aucune des strates de l’humain susceptible de faire naître, un jour, la Révolution.
la droite croyant se ressaisir décida de combattre la gauche avec ces armes que son ennemie maniait avec une maestria sans pareille
Une période récente illustre à merveille la grande victoire du combat culturel de la gauche, après qu’elle l’a mené, cet âpre combat, sur près de deux siècles : le règne de Mitterrand dont le projet fut authentiquement gramscien. En s’accaparant la culture, en la rendant absurdement de gauche – tant l’art comme le mode de vie se rejoignent sur les modalités communes de la distinction et de l’élitisme – Mitterrand a infusé les valeurs d’égalité et d’universalité, dans leur façon politique, aux endroits où normalement elles n’avaient pas lieu d’être ; endroits encore plus ou moins libres de l’invasion idéologique.
Mitterrand est celui qui posa la pierre définitive de l’édifice de la gauche pour laquelle tout était politique, y compris, donc, l’art et la culture, transformés en porte-étendard des valeurs tolérées et bientôt simplement tolérables, toutes les autres ne s’avérant désormais plus que des mauvaises valeurs, ennemies de la politique et donc de l’homme puisqu’elles se métamorphosaient soudainement, elles, en anti-culture – autrement dit en sauvagerie. La droite n’était plus réaliste mais brutale, son goût pour la différence dissimulait sa haine de l’universalité, et si par impossible la droite revendiquait l’universalité de quelques principes, on y décelait alors l’ombre de l’Aigle impériale.
Dès lors, réduite à rien, blastée, non pas tant sur le terrain du politique que sur celui de l’idéologie qu’elle avait perdu sans l’avoir jamais véritablement revendiqué, la droite croyant se ressaisir décida de combattre la gauche avec ces armes que son ennemie maniait avec une maestria sans pareille – pour la raison simple qu’elle les avait inventées. La droite se rêva alors, elle aussi, culturelle, au sens gramscien du terme – c’est-à-dire politiquement culturelle. Probablement fascinée par la victoire politique que la métapolitique gramscienne avait donnée à la gauche, la droite décida tant bien que mal de l’imiter. Elle s’y entraîna si bien qu’elle ne remarqua pas que ces armes requéraient une technique nécessaire à leur manipulation fortement étrangère à sa nature, concrète et réaliste.
La droite est politique parce qu’elle sait que tout ne l’est pas
De fait, une fois la leçon apprise la droite s’est retrouvée déchirée entre deux options contradictoires. La première consistait à s’inventer une narration propre, des fantasmes propres, qu’il s’agirait alors de rendre séduisants en dépit de la vérité et quelquefois même de la vraisemblance, pour ainsi renier sa nature réaliste et donc n’être plus de droite, mais déjà presque de gauche ; l’autre à se retirer intellectuellement du jeu politique au profit d’une métapolitique cette fois entendue comme un souci de ce qui fonde la politique.
Malheureusement, la seconde issue laissait la gauche dominer le terrain d’une politique désormais culturelle. Ainsi, on a vu, peu à peu, l’intelligence de droite, par souci d’efficacité, se rallier quasi systématiquement aux canons des valeurs érigées par la gauche. La droite revendiquant par exemple une de ses valeurs propres – l’enracinement – pour aussitôt affirmer la toute puissance de l’idéal de gauche, celui de la tolérance.
Sauf que la droite empâtée dans sa nature réaliste et une probité relative fit pâle comparaison dans ses velléités romanesques face aux valeurs « parfaites » que prônent la gauche et qui, si on ne les a jamais vues nulle part, restent néanmoins belles à imaginer. De fait, voici la droite, dans sa part contestatrice, sans cesse en train de chercher des liens transversaux avec des gauchistes qui lui crachent au visage ; preuve que la gauche règne en maîtresse sur un combat culturel qu’elle n’a plus besoin de livrer puisqu’elle en est devenue l’arbitre.
Aristote, quand il définit l’homme en animal politique, envisage pour la nature humaine un aboutissement plus haut que celui de l’horizon politique, dans la Contemplation divine. Dès lors, la droite demeure politique au sens d’Aristote ; politique parce qu’elle sait que tout ne l’est pas et qu’il existe des choses plus précieuses que la politique garantit mais qu’elle ne comprend pas. La gauche confond politique et idéologie, fabrique même une sorte de religion politique qui lui donne une puissance sans pareille et à même de séduire des hommes souvent plus impatients d’idéal que de vérité.
C’est la formule qu’elle a trouvée, c’est la sienne, et la sienne uniquement, formule que la droite aurait grand tort de reprendre à moins de se renier véritablement pour devenir à son tour de gauche comme le sont déjà nos valeurs et notre culture qui finalement n’auront jamais été aussi politiques et même pas politiques d’abord, mais politiques seulement.





