Skip to content

Pierre Manent : « Politique et Église tendirent à vouloir saisir l’homme tout entier »

Par

Publié le

24 février 2022

Partage

Dans un ouvrage collectif, le philosophe Pierre Manent réinterroge la traditionnelle distinction entre sphères politique et religieuse, et examine les rapports nouveaux de l’homme à la cité qu’implique le reflux moderne de la Loi.
Manent

Vous ne reprenez pas à votre compte la distinction habituelle de la sphère religieuse et de la sphère politique que l’on prête au christianisme, pourquoi ?

Le Christ n’a pas annoncé la séparation de l’Église et de l’État, pas plus d’ailleurs que l’union du Trône et de l’Autel. Il a annoncé le Royaume. Les disciples, puis les premiers chrétiens, espéraient le Royaume. Paul de Tarse commanda d’obéir aux autorités politiques par motif de conscience, comme Jésus avait commandé de payer l’impôt dû à César. C’était faire au politique sa part. Impossible donc de confondre le Royaume et les royaumes terrestres! Mais le Royaume tardait. L’Église dut s’installer sur la terre et dans le temps. L’Église n’est pas le Royaume, mais c’est seulement dans l’Église et par sa médiation que l’attente du Royaume peut être bien dirigée. L’installation de l’Église dans le temps se fit à l’enseigne équivoque de la paix. Équivoque car la paix des hommes repose sur un principe d’amour de soi, non seulement différent mais opposé, selon Augustin, au principe de la Paix du Christ, la charité. L’Église laisse au politique la responsabilité de la paix humaine et elle en reconnaît la valeur; elle enseigne quant à elle la Paix de Dieu.

En pratique, les deux protagonistes eurent de la peine à s’en tenir à ce cahier des charges. Le politique d’un côté, l’Église de l’autre, tendirent également à vouloir saisir l’homme tout entier. La « chrétienté » reposa sur un mélange de rivalité et d’alliance entre les deux – mélange improbable et tourmenté, mais étonnamment durable. La « séparation » intervint après que la fragmentation de l’Église en confessions ennemies eut donné un rôle politique et moral majeur à l’État pacificateur, et que la République fut devenue une grandeur sacrée : la « séparation » consista d’abord à ôter à l’Église tout pouvoir de commandement. L’Église refusa d’abord la séparation qui impliquait l’abaissement radical de son message. Comment dire la nécessité et l’urgence du salut quand on est réduit au statut d’une « opinion » parmi d’autres, toutes également autorisées au nom de la liberté d’opinion? Elle s’y résigna finalement, non sans une difficulté jamais surmontée à se faire entendre d’une société pour laquelle la laïcité signifie de plus en plus la relégation de l’Église et l’effacement des signes chrétiens dans l’espace public.

Lire aussi : Une liberté saine dans un corset

Hobbes serait celui qui a ôté au politique sa dimension pratique et Luther celui qui a fait de même avec la religion. Ainsi, depuis serions-nous sortis tout à la fois de la politique et du religieux?

L’Église émet une revendication extraordinaire : elle est la médiatrice nécessaire et unique entre les hommes pécheurs et Dieu créateur et rédempteur. Elle ne peut renoncer à cette prétention contre laquelle une partie de l’Europe se souleva au début du XVIe siècle. La Réforme délégitima la médiation ecclésiale en ouvrant un chemin direct vers le Christ par la « foi seule », la grâce sauvant les prédestinés sans mérite ni coopération de leur part. Au siècle suivant, l’idée de l’État moderne fut élaborée par Thomas Hobbes, qui le définit comme l’instrument chargé de garantir les droits de chaque individu humain, et d’abord son droit à la vie. Ainsi, la Réforme d’un côté, l’État moderne de l’autre, définissent une figure nouvelle de l’humain, cet individu capable d’être tout ce qu’il peut être sans la médiation d’une Église ou d’une cité.

Il y aurait une liberté nouvelle, sans la loi, qui serait la vraie marque de notre modernité ?

Cette nouvelle figure de l’humain définit l’horizon de la politique et de la moralité modernes: une vie sans loi. (Ce que nous appelons encore la loi ne fait que régler les « relations extérieures » entre les individus, comme le code de la route). Vivre sans loi, ou sans autre loi que celle de ne pas entraver la liberté du prochain, cela nous semble le paradis plus que retrouvé : plus de chute possible désormais! Or, non seulement il n’y a pas de liberté sans loi, mais la loi appartient à la définition même de la liberté humaine. Être homme, c’est être une liberté sous la loi. Les animaux obéissent à une nécessité naturelle, les êtres humains obéissent à une règle spirituelle. Ceux qui le nient ne se rendent pas compte qu’ils ne cessent de l’avouer par leur conduite : ils s’indignent contre ceux qui à leurs yeux ont mal agi ou mal parlé – qui donc ont violé la loi qui discrimine entre le bien et le mal.

« La manière dont nous répondons à la crise sanitaire illustre la paralysie morale à laquelle notre vie sans loi nous condamne. »

Pierre Manent

Qu’engage ce bouleversement du point de vue de l’action politique ?

La manière dont nous répondons à la crise sanitaire illustre la paralysie morale à laquelle notre vie sans loi nous condamne. À l’exception, admettons-le, de « garder l’école ouverte », ni les citoyens ni l’État ne reconnaissent plus de règle définissant un bien partagé : une règle qu’il faut suivre parce qu’elle définit un bien commun. Chacun est enfermé dans sa peur de mourir, et il est considéré uniquement comme un danger de mort pour son voisin. L’État de son côté s’épuise à concevoir les règles extérieures les plus rigoureuses pour réduire le plus possible le nombre de rencontres entre nos corps mortels. Nous ne nous gouvernons plus comme des êtres rationnels délibérant du degré d’attention à accorder aux différents aspects de la vie collective. Même les autres affections que le Covid sont sacrifiées sans réflexion, et un seul enjeu engloutit toute l’énergie psychique des individus comme du collectif. Nous ne sommes plus que des corps en mouvement, que l’État lie et délie à son gré, et surveille toujours extrêmement.


La crise de l’universel de Collectif
Puf, 128p., 13€

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest