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Henry Méchoulan : Spinoza, ou le totalitarisme libéral

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Publié le

23 février 2023

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Henry Méchoulan, spécialiste de l’Amsterdam du XVIIe siècle, directeur de recherche honoraire au CNRS, publie une enquête iconoclaste et passionnante sur Spinoza.
Spinoza

Vous prêtez un projet militant à Spinoza, dissimulé sous l’apparat de la rigueur philosophique, quel est ce projet ?

Spinoza a un projet militant : ruiner le pouvoir des théologiens et des religieux et mettre fin à sa collusion avec le politique. L’union du sabre et du goupillon aura un double effet : l’élaboration d’une religion minimale et nationale destinée à anesthésier le peuple et l’abolition des guerres fratricides.

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Or, lorsque Spinoza naît en 1632, personne à Amsterdam ou dans la République des Provinces-Unies n’est obligé d’adopter une religion sous la contrainte. Le politique tient la bride courte au religieux et impose une efficace tolérance. Spinoza se bat donc pour remporter une victoire déjà gagnée par d’autres. Pour ce faire, il lui faut néanmoins désacraliser la Bible. Mon livre analyse les moyens mis en œuvre par Spinoza pour parvenir à ses fins : mensonges, trucages, contradictions, travestissement de l’histoire, à quoi s’ajoutent les passions tristes qu’il déclare combattre, tous artifices indignes de la part d’un philosophe. De plus, au nom de la raison, il invente un christianisme « allégé »que le politique imposera au peuple. Ajoutons à cela une dimension paranoïaque qui pourrait expliquer ses craintes. Il n’a jamais été inquiété et pourtant il voit des complots de théologiens s’ourdir partout contre lui et il publie le Traité théologico-politique sous l’anonymat.

On présente souvent Spinoza comme le penseur qui se serait, parmi les premiers, confronté à l’intolérance religieuse en Europe, vous semblez nuancer cette idée.

Pas de bûchers à Amsterdam. La mise au ban de Spinoza est une affaire complexe qui implique les rapports entre la communauté juive et l’autorité civile à Amsterdam. Depuis Grotius, il existe une contrainte d’ordre juridique entre l’accueil des juifs à Amsterdam et l’exercice strictement orthodoxe de leur religion. Le maamad – comité directeur de la communauté – est responsable de ses membres devant les bourgmestres. Toute déviance met l’existence de la communauté en péril. D’après mes recherches, Spinoza a organisé son départ et le hérem l’a acté.

Qu’est-ce que ce totalitarisme libéral que Spinoza promouvrait ?

Dans l’État idéal de Spinoza chacun peut dire et enseigner ce qu’il pense à condition qu’il « laisse au souverain le soin de décréter sur toute action et s’abstienne d’en accomplir aucune contre ce décret, même s’il lui faut souvent agir en opposition avec ce qu’il juge et professe ce qui est bon », c’est-à-dire sa propre raison. « La justice dépend du seul décret du souverain. Nul ne peut être juste s’il ne vit pas selon les décrets rendus par le souverain. Il est même impie d’agir selon son propre jugement contre le décret du souverain ». On peut retenir ici la notion d’impiété car l’auteur fait référence à sa religion minimale. N’oublions pas sa célèbre formule : « C’est l’obéissance qui fait le sujet ». Ce totalitarisme libéral peut être illustré par l’état de guerre selon Spinoza. Alors même qu’un citoyen raisonnable la jugerait injuste ou inutile, il doit prendre les armes car Spinoza refuse l’emploi de mercenaires. Ce que le citoyen a gagné en sécurité en remettant la plus grande partie de son droit naturel à la société, il le perd lors d’une guerre puisqu’il se retrouve dans l’état de nature où l’homme est un loup pour l’homme. De plus, Spinoza ignore le droit de la guerre et ses modalités.

« Il y a désaccord entre sa pensée et sa philosophie. C’est ce que j’ai voulu démontrer et que personne n’a accepté de voir jusqu’à présent »


Henry Méchoulan

La pratique religieuse est du domaine exclusif de l’État. L’exercice des rites est réservé au politique qui a absorbé le religieux. Les édifices où se pratique la religion de l’État – celle que Spinoza a élaborée et que l’on nomme le credo minimum – doivent être grands et somptueux. L’administration du culte est réservée aux patriciens et aux sénateurs : ils baptisent, consacrent les mariages, imposent les mains. Ce sont des ministres du culte et ils doivent être tenus comme les défenseurs et les interprètes de la religion de la patrie. Quelques petits édifices éloignés les uns des autres sont tolérés pour célébrer d’autres religions. C’est une véritable rétrogradation de ce qui existe à Amsterdam puisque la synagogue portugaise fait partie des édifices les plus imposants de la ville.

Certes, l’État ne peut pas tout contrôler et Spinoza reconnaît l’impossibilité de légiférer sur tout. En revanche, la sexualité doit être surveillée, le désir sensuel étant tenu pour un délire. Cette passion doit donc tomber sous le coup de la loi car, selon Spinoza, « aucune société ne peut subsister sans un pouvoir, et par conséquent des lois qui modèrent et retiennent le désir sensuel des hommes ».

Spinoza serait-il le destructeur du vieux monde et l’accoucheur de la modernité ?

En matière de philosophie, on peut dire que l’idée d’un Dieu créateur qui a longtemps appartenu au vieux monde disparaît avec Spinoza. Il renouvelle le stoïcisme en développant une ontologie de la substance immanente. Son combat contre le finalisme et l’intervention d’un Dieu créateur dans le monde pourrait faire de lui l’accoucheur de la modernité s’il n’avait pas lui-même recours au finalisme lorsqu’il fait intervenir Dieu dans le monde grâce à l’esprit du Christ. Le meilleur exemple se trouve dans l’Éthique lorsque l’esprit du Christ permet aux patriarches de la Bible de retrouver la liberté qu’ils avaient perdue. Pourtant Spinoza dans ce même ouvrage nous avait prévenus en déclarant que la volonté de Dieu était l’asile de l’ignorance. On ne peut tenir Spinoza comme un « moderne » alors qu’il est prisonnier de ses contradictions. Il y a désaccord entre sa pensée et sa philosophie. C’est ce que j’ai voulu démontrer et que personne n’a accepté de voir jusqu’à présent.

Que reste-t-il de Spinoza aujourd’hui ?

Sur le plan scientifique, on s’accorde à ne pas séparer l’âme du corps, le psychique du somatique : « Spinoza avait raison », écrit Antonio Damasio. Nous n’avons pas besoin d’un Dieu créateur pour penser et nous reconnaissons l’existence de déterminismes multiples que nous avons trop longtemps ignorés. Par cet apport, notre époque est spinoziste et les générations futures le resteront. Est-ce suffisant pour nier la liberté de l’homme ?

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Le legs le plus important est la constitution d’un antisémitisme laïc, savamment construit et expliqué par l’idiosyncrasie du juif dont la piété se réduit, selon Spinoza, à la haine de l’autre. Cet antisémitisme a fait dramatiquement florès de notre temps en représentant le juif comme un danger, un facteur de haine. À ce titre, notre époque est encore spinoziste.

En revanche, lorsqu’il parle de la femme, il appartient à un monde plus que dépassé. Selon lui, elle est structurellement inférieure à l’homme. Cette obsession entraîne de façon pathologique un déni du réel. Lorsqu’il évoque les Rois catholiques, il célèbre Ferdinand et ignore Isabelle. Que pensait-il de Descartes lorsqu’il correspondait avec Élisabeth de Bavière ? Pis : son antiféminisme l’aveugle au point qu’il ne dit pas un mot d’Élisabeth Ière, sa contemporaine, le seul souverain d’Europe qui soit parvenu à mettre à bas le tout-puissant Philippe II et qui devient, après son père, le chef de l’Église anglicane.

Notre époque garde de Spinoza une image d’Épinal, celle d’un pauvre persécuté, chassé de sa communauté, héros de la tolérance et de la joie de vivre. Son apologie de la raison a masqué ses trahisons de la raison qui minent sa philosophie et masquent sa haine des juifs. Son ressentiment envers le religieux et ses peurs font de lui un être complexe dont la pensée n’a pas trouvé l’unité qui la mettrait en accord avec elle-même.


SPINOZA DÉMASQUÉ, HENRY MÉCHOULAN
Éd. du Cerf, 410 p., 25 €

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