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Des œufs, un singe, un peu de homard, Michael Jackson et une ancienne députée italienne : quand élitisme économique et prétentions intellectuelles s’enfilent.
Maladie universelle, ancienne et susceptible d’une infinité de variantes, le snobisme peut se définir comme le désir de se hisser au sein du groupe « qui compte », celui où il faut être parce que l’on estime qu’il est au-dessus des autres. Bref, d’être avec les premiers de la cordée, comme dirait quelqu’un.
Une sorte de nirvana du snobisme
Or, à cet égard, « l’art contemporain » apparaît comme une sorte de nirvana du snobisme, à un point inconnu jusqu’alors. À vrai dire, de même qu’il y a toujours eu des snobs, il y a eu, à chaque époque, un art « contemporain », dont les snobs d’alors affectaient de raffoler, même si au fond ils n’en pensaient rien : pour montrer qu’ils étaient à la page, les snobs du temps de David applaudissaient à ses compositions romaines, comme ceux du temps de Rosa Bonheur ou de Millet, à leurs vaches ou à leurs Angélus. Mais ils faisaient alors, chose fort ennuyeuse pour un snob, un peu comme tout le monde. De ce point de vue, « l’art contemporain » actuel, celui de la seconde moitié du XXe siècle et du début du XXIe, présente un certain nombre de caractéristiques qui, tout en le distinguant radicalement des « arts contemporains » précédents, en font un genre de Graal du snob.
Ces caractères, ce sont, dans le désordre, la récusation absolue de l’idée de beauté qui, jusque-là, permettait seule de définir l’art, son prix exorbitant, et le fait qu’il constitue ainsi un signe extérieur de richesse dans un monde où celle-ci est devenue l’unique critère de la valeur.
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Le premier point – le renoncement à la beauté, et son remplacement par un discours sur l’œuvre généralement ultra intellectualiste – est déjà une aubaine inespérée pour le snob, dans la mesure où il rend l’œuvre étrangère à l’immense majorité de la population. Jusqu’alors, il en était toujours allé autrement, et l’art contemporain du temps de Louis XV, par exemple, était, sinon accessible, du moins compréhensible par tous, ce qui signifie qu’un laboureur ou un menuisier pouvaient admirer un tableau de Fragonard, une esquisse de Boucher ou une mélodie de Haendel. Les trouver beaux, et s’en réjouir : désastreuse démocratie du bon goût qui fleurissait sous les rois – et qui contraignait les snobs de l’époque à trouver d’autres objets pour se distinguer de leurs voisins (comme l’adhésion à la Philosophie des Lumières…).
De nos jours, en revanche, l’art contemporain opère, de lui-même, une séparation étanche entre ceux qui avouent n’y rien saisir, ou y être indifférents, ce qui revient au même, et ceux qui déclarent le comprendre et le trouver « intéressant ». Les sachants, en somme, ceux avec qui il faut être. Désormais, le simple fait de dire qu’on l’aime – ou plutôt, qu’on le juge « intéressant », « aimer » laissant entrevoir un contresens, un reliquat de l’ancienne valeur de beauté – suffit à situer quelqu’un dans le camp des vainqueurs. De ceux qui comprennent. Mais qui comprennent quoi, au juste ? Heu… ce que « l’artiste » a voulu dire par son œuvre… Et qu’a-t-il voulu « dire » ? Ah ! Ça, c’est une autre paire de manches…
L’œuf, la poule ou l’artiste contemporain ?
Prenons, parmi beaucoup d’autres, l’exemple d’un des « performeurs » les plus en vue du moment, Abraham Poincheval, la coqueluche du Palais de Tokyo.

« Lors de ses performances en solitaire », disserte doctement le site dudit Palais, l’artiste « repousse ses limites physiques et mentales. La vie en autarcie, l’enfermement, l’immobilité ou la perte progressive des sens sont pour lui des moyens d’exploration du monde et de la nature humaine. À l’instar de la bouteille géante à l’intérieur de laquelle Abraham Poincheval a effectué une remontée du Rhône, des sculptures habitables dans lesquelles, ou sur lesquelles, il a vécu plusieurs jours, seront disséminées dans les espaces du Palais de Tokyo. »
À l’occasion de son exposition personnelle, en mars 2017, Poincheval a notamment réalisé une performance inédite, « Œuf », consistant à couver des œufs de poule jusqu’à leur éclosion, assis sans bouger dans un vivarium. « Qu’un homme couve des œufs m’intéresse parce que cela pose la question de la métamorphose et du genre. Ce sont des énonciations très précises qui peuvent tout à coup devenir poreuses, s’éroder, se transformer », explique l’artiste. Où l’on devine qu’il peut y avoir un décalage entre l’œuvre en question, sa nature artistique, et le commun des mortels. Et que seuls les initiés peuvent se retrouver du bon côté, celui où l’on considère comme un artiste majeur un monsieur qui remonte le Rhône dans une bouteille, avant de couver des œufs en public – pour un cachet dont on espère qu’il est à la hauteur de la performance.
Goûter l’art contemporain n’est donc pas seulement une preuve de supériorité intellectuelle, c’est un indice d’appartenance à la sanior pars de la société. Celle qui a voté Macron à 100 %
Un autre exemple, pour la bonne bouche ? En mai 2001, la firme Sotheby’s mit en vente l’un des trois exemplaires du chef-d’œuvre de Jeff Koons, Michael Jackson and Bubbles, un « objet » en porcelaine peinte et dorée représentant, grandeur nature, le chanteur et son singe, habillés, coiffés, maquillés et souriant de la même manière – qui fut finalement vendue pour la coquette somme de 5,6 millions de dollars. À cette occasion, Sotheby’s édita une somptueuse plaquette présentant, après une bibliographie internationale, une exégèse érudite d’Alison Gingeras, l’une des responsables du centre Pompidou.

Une preuve de supériorité intellectuelle
Ce que l’auteur avait l’intention de dire ? Un jeu autour du kitsch et du banal, une nouvelle approche des rapports entre humains et animaux, une post-humanité associant chirurgie plastique et génie génétique ? À moins que ? Au fond, avoue la savante Madame Gingeras, « la signification ultime demeure opaque », Jeff Koons ayant réussi à créer « un objet impénétrable qui sert à dévoiler les attentes de la société sur l’art. L’opacité produite est un écran de fumée, distrayant notre attention de la signification essentielle de l’objet au regard des valeurs et des contradictions de la culture dans laquelle il a été produit ». Un régal pour les snobs.
Autre avantage par rapport aux snobs de jadis, ce bon côté, le milieu des amateurs d’art contemporain coïncide, d’après les sondages, avec les catégories économique – ment fortes : ce qui, en retour, confirme que cet art est bien une forme supérieure, puisque seuls les plus évolués, dentistes, informaticiens, concessionnaires automobiles, patrons de supermarchés, etc., nos nouveaux bourgeois gentilshommes, sont assez fins pour l’apprécier à sa juste valeur.
Goûter l’art contemporain n’est donc pas seulement une preuve de supériorité intellectuelle, c’est un indice d’appartenance à la sanior pars de la société. Celle qui a voté Macron à 100 % et qui, ayant accompli les promesses de son destin, c’est-à-dire fait fortune, pourra, un jour, acquérir l’un de ces chefs-d’œuvre qu’il faut posséder pour entrer dans le cercle le plus réduit. Le cercle ultime de ceux qui possèdent un Warhol dans leur salle à manger, un Basquiat au-dessus de leur lit, et pourquoi pas, au salon, à la place d’honneur, un Jeff Koons, « l’artiste préféré des milliardaires ». Et par exemple, un tirage de l’exquise série des Made in heaven, qui représente Koons prenant en levrette sa muse du moment, la pornstar italienne La Cicciolina, au format 250 sur 150 centimètres.
Arrivé à ce paroxysme du goût et du raffinement, l’investisseur éclairé aura pleinement conscience d’être un amateur authentique. Un snob de premier plan.
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