Les premiers engagements et la formation d’un dirigeant politique se voulant radical sont toujours intéressants à explorer et à connaître. Issu d’une famille de pieds-noirs d’ascendance espagnole ayant vécu en Algérie puis au Maroc avant de s’installer en métropole à la faveur de la décolonisation, Jean-Luc Mélenchon n’y fait pas exception. Chez lui, c’est indéniablement le trotskisme qui a été le creuset central de sa formation politique.
C’est en 1971, une double licence de philosophie et de lettres obtenue à l’université de Franche-Comté, que le jeune Jean-Luc Mélenchon, 20 ans à peine, adhère à l’Organisation communiste internationaliste (OCI), organisation politique minoritaire qui s’oppose alors localement au Parti socialiste unifié (le PSU dirigé par Michel Rocard) et à la Ligue communiste révolutionnaire (la LCR d’Alain Krivine) pour le contrôle de l’organisation étudiante UNEF à Besançon. Plus que les évènements de mai 1968, c’est l’écrasement de l’insurrection de Prague la même année par l’Armée rouge qui a fait choisir la voie du trotskisme ouvriériste à Jean-Luc Mélenchon plutôt que celle du communisme orthodoxe incarné par le PCF.
Lire aussi : Mélenchonisme systémique
Héritage lambertiste
L’OCI est alors à son apogée, comptant environ 8 000 militants en France. Elle s’est formellement constituée en 1965 autour du personnage mythique pour la gauche française que fut Pierre Boussel dit « Lambert » (1920-2008), fils d’émigrants russes de confession juive exclu du PCF en 1935 pour antimilitarisme et hostilité au pacte Laval-Staline. En 1947, Lambert sera de même éjecté de la CGT pour « hitléro-trotskisme » après un voyage dans la Yougoslavie du maréchal Tito, dirigeant communiste alors qualifié de fasciste par Staline. Pierre Boussel-Lambert sera candidat à l’élection présidentielle en 1988, obtenant seulement 0,38 % des suffrages exprimés. Jean-Luc Mélenchon sera présent à ses obsèques au cimetière du Père-Lachaise le 25 janvier 2008.
Elle s’est formellement constituée en 1965 autour du personnage mythique pour la gauche française que fut Pierre Boussel dit « Lambert » (1920-2008), fils d’émigrants russes de confession juive exclu du PCF en 1935 pour antimilitarisme et hostilité au pacte Laval-Staline.
Au sein du paysage trotskiste, le lambertisme, ancré dans une tradition ouvriériste et volontiers laïcarde, très lié au syndicat Force ouvrière, se distingue du tiers-mondisme « pabliste » de la LCR (devenu le NPA) et du sectarisme plus ou moins légendaire de Lutte ouvrière, longtemps incarné par Arlette Laguiller. Pour les « lambertistes », l’ennemi à abattre en priorité n’est autre que la social-démocratie incarnée par les socialistes. À partir du moment où il rompra avec le PS, Mélenchon n’aura de cesse que de marginaliser ce parti pour devenir le chef d’une nouvelle force incarnant le leadership à gauche, ce qu’il est devenu dans le cadre de la NUPES au sein de laquelle La France insoumise entend damer le pion aux socialistes.
De 1972 à 1976, Jean-Luc Mélenchon est le dirigeant de l’OCI à Besançon. Il utilise à cette époque le pseudonyme militant de « Santerre », hommage à Antoine Joseph San- terre (1752-1809), brasseur parisien qui fut le chef des sans-culottes du faubourg Saint-Antoine de 1789 à 1791 puis le commandant de la Garde nationale de Paris de 1792 à 1793.
Du côté de chez Lip
Jean-Luc Mélenchon participe à la mobilisation politique générée dans le but de sauver l’usine de montres Lip à Be- sançon, en 1973, mouvement dominé par le syndicat CFDT et le PSU, c’est-à-dire ce que l’on appellera la « deuxième gauche ». Maurice Clavel en fera le sujet de son roman Les paroissiens de Palente. C’est probablement au contact de ces organisations qu’apparaitra chez Mélenchon une certaine prise de distance avec le léninisme revendiqué par l’OCI. Poussé vers la sortie de l’OCI pour déviationnisme doctrinal, il quittera l’organisation en 1976 et rejoindra le Parti socia- liste de François Mitterrand. Il n’a que 25 ans. Dix plus tard, il sera élu sénateur de l’Essonne, et de 2000 à 2002 participera au gouvernement de Lionel Jospin comme ministre délégué à l’Enseignement professionnel.
Jean-Luc Mélenchon n’est pas le seul membre de l’Organisation communiste internationaliste à avoir rejoint par la suite le Parti socialiste, outre le cas spécifique et longtemps nié par l’intéressé, de Lionel Jospin, on peut citer celui de Jean-Christophe Cambadélis, futur député de Paris et Premier secrétaire du PS, qui restera membre de l’OCI (devenue PCI) jusqu’en 1986.
Dix plus tard, il sera élu sénateur de l’Essonne, et de 2000 à 2002 participera au gouvernement de Lionel Jospin comme ministre délégué à l’Enseignement professionnel.
Dans son entourage, Jean-Luc Mélenchon aime faire figurer d’anciens militants trotskistes, issus de diverses obédiences. On peut citer ainsi le nom d’Éric Coquerel, député de Seine- Saint-Denis depuis 2017, qui fut membre de la LCR de 1983 à 1998 avant de rejoindre le MRC de Jean-Pierre Chevènement puis d’animer le Parti de gauche avec Mélenchon. De même, il faut ici citer Alexis Corbière, également député de la Seine-Saint-Denis, qui fut exclu du PCI par Pierre Lam- bert en 1992 après avoir été l’un de ses jeunes lieutenants prometteurs, et qui fut ensuite membre de la LCR de 1993 à 1997. Enfin comment ne pas évoquer Bernard Pignerol, ancien de la LCR, énarque et conseiller d’État, mort au mois de mai dernier à l’âge de 64 ans. Mélenchon lui avait confié la présidence de l’Institut La Boétie, le laboratoire d’idée de La France insoumise. Pignerol était en première ligne en octobre 2018 aux côtés de Mélenchon et quelques autres lors de la perquisition policière mouvementée au siège de LFI.
International viscéral
Les héritiers de l’OCI sont aujourd’hui regroupés au sein du Parti ouvrier indépendant (POI) et de sa scission, le POID. En 2017 et 2022, le POI a apporté son soutien à Jean-Luc Mélenchon lorsque celui-ci a présenté sa candidature à l’élection présidentielle. Jérôme Legavre, membre de la di- rection nationale du POI, est député LFI de la 12e circonscription de Seine-Saint-Denis (qui regroupe les cantons de Livry-Gargan, Montfermeil et du Raincy) depuis les élections législatives de l’an dernier. Il est de ce fait la courroie de transmission privilégiée entre Jean-Luc Mélenchon et les actuels lambertistes. Le POI prête volontiers à LFI ses spacieux locaux parisiens historiques du 87, rue du Faubourg- Saint-Denis, pour des réunions de travail ou des conférences de presse.
Cette généalogie intellectuelle et politique établie, il est intéressant de se pencher sur les spécificités propres au mouvement trotskiste. Communiste bolchévique et fidèle au léninisme, Léon Trotski (1879-1940), qui a dirigé l’Armée rouge de 1918 à 1925 et écrasé la révolte des marins de Kronstadt en 1921, est expulsé d’URSS en 1929 par Staline qui le fera par la suite assassiner d’un coup de piolet donné par Ramon Mercader, militant communiste espagnol, au Mexique. Si Staline entreprit de donner un vernis « nationaliste » au communisme en URSS, le trotskisme cultive un goût immodéré pour l’internationalisme ce qui explique les ressorts antinationaux du discours de Jean-Luc Mélenchon.
Lire aussi : Le huitième des sept péchés : écrire des livres
Dans le même temps, la farouche opposition des héritiers de l’OCI à la construction européenne explique l’importance en son temps, on pense par exemple au référendum de 2005 sur la Constitution européenne, d’un discours assez critique de Jean-Luc Mélenchon sur l’Union européenne. Un dis- cours nullement souverainiste mais anti-technocratique, la bureaucratie stalinienne ayant été une cible privilégiée du trotskisme.
Cet héritage historique en partie assumé, ce compagnonnage de toujours, ces réflexes politiques hérités des grandes heures du lambertisme nous permettent de mieux comprendre la nature profonde de Jean-Luc Mélenchon : il est devenu un trotskiste zombie, un bolchévique qui voudrait rendre compatible la guerre des classes avec la démocratie. Cela éclaire la radicalité de son discours, son goût immodéré pour les dictatures communistes hispano-américaines, son désintérêt pour le cadre national et ses crises récurrentes de laïcisme. Un engagement politique déteint souvent sur le caractère. Le fond imprègne la forme. On ne comprend pas le trotskisme si on oublie la radicalité de son fondateur.





