Gianfranco Rosi a toujours filmé les limbes, que ce soit le Gange à Benarès (Le Passeur, 1993), le périphérique romain (Sacro Gra, 2013) ou des non-lieux parsemés d’âmes errantes tentant de survivre entre deux conflits sans fin (Notturno, 2020). Avec Pompéi, Sotto le nuvole, il transforme Naples en antichambre d’un désastre imminent venu des tréfonds. Pas de bleu outremer à la Sorrentino ici ; le noir et blanc somptuaire, qui semble avoir congédié ses deux pôles au profit d’infinies valeurs de gris, ne parle que du passé dont les traces sont omniprésentes. Les champs Phlégréens, d’origine volcanique, travaillent depuis des millénaires à briser les constructions humaines. Les musées et chantiers archéologiques dessinent l’avenir de notre civilisation, et Rosi filme avec minutie le travail de leurs moines-soldats, avançant sous la pluie ou dans les ténèbres de réserves oubliées, conservateurs ou terrassiers.
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Poésie catastrophe
« Le Vésuve fabrique tous les nuages du monde », annonce l’exergue du film, emprunté à Cocteau. La force des éléments est palpable dans pratiquement chaque plan et se communique à toutes les matières jusqu’à la plus friable : la matière humaine. Une mystérieuse pyramide d’abord aperçue de loin se révèlera être un monticule de blé ukrainien que des robots et marins syriens débarquent avant de repartir vers le danger. Les marins finiront fixés comme des statues de héros grecs revus par le photographe Sebastião Salgado, puis endormis à la façon des corps figés dans l’éruption du Vésuve. Les lieux habituellement habités deviennent fantômes, train de banlieue désert ou cinéma où sont projetés pour personne des extraits de films patrimoniaux. Des images et des voix : voilà tout ce qui reste des vivants. Déjà, dans l’impressionnant El Sicario, room 164, Rosi filmait les confessions d‘un tueur des cartels, masqué et repenti, au timbre volontairement déformé, comme s’il s’adressait à nous depuis une éternité infernale. Ici, un centre d’appel des pompiers règle les problèmes d’angoisse devant les incessantes secousses sismiques ou la chute inopinée d’une femme pesant son quintal.
Sous les nuages
Un havre à la parole mesurée apparaît dans une échoppe de soutien scolaire où un vieillard aide des élèves de tous âges à faire leurs devoirs. Dans un bel échange, il révèle à l’un d’eux que le mot napolitain pour boîte, buatta, n’a rien à voir avec l’italien scatola et qu’il vient du français. La grande famille de l’homme fait fi des frontières dans la baie de Naples qui est, au propre comme un figuré, un gigantesque shaker menaçant à tout moment d’engloutir ses habitants dans la caldeira. Sous les nuages – traduction du sous-titre « sotto le nuvole » – Gianfranco Rosi enregistre la vaillance et les latences d’une humanité entre deux malheurs. Les chagrins trouveront qu’il impose un « esthétisme surplombant », sans voir que le film respire pourtant d’un souffle lent et régulier qui surprend par sa beauté. Chez Rosi, le présent, précaire, est toujours filmé comme une passerelle entre deux gouffres.





