Skip to content

Mathieu Bock-Côté : Le bunker du milieu

Par

Publié le

22 septembre 2026

Partage

Le centre promettait la modération. Il est devenu un bloc. Puis une forteresse. Face aux peuples qui votent mal, le centre devenu extrême centre ne cherche plus à convaincre : il verrouille. Récit d’une dérive et d’une radicalisation par Mathieu Bock-Côté, que l’on n’a plus besoin de vous présenter.
© Benjamin de Diesbach

Dans le vocabulaire courant, en France comme ailleurs, le centre désignait traditionnellement ceux qu’on appelait aussi les modérés. Il s’agissait d’une culture politique du juste milieu, prétendant souvent rassembler les meilleurs éléments de la gauche et de la droite, pour les délivrer de l’emprise des radicaux d’un bord et de l’autre, et mener une politique sous le signe de la raison, loin des passions idéologiques. Le centre dominait rarement le jeu partisan, et finissait par s’allier à la gauche ou à la droite – il permettait à chacune de ces familles politiques d’aller rejoindre une majorité électorale au-delà de sa base, chez les électeurs que l’on dit pragmatiques, d’abord attachés aux exigences de la vie quotidienne. Il finissait toutefois par gouverner, en parvenant à imposer ses cadres, et sa philosophie, quel que soit le résultat électoral – en France, on disait traditionnellement que le RPR fournissait les électeurs et les militants, alors que l’UDF, dans sa composante centriste, justement, fournissait les cadres de l’idéologie de gouvernement. Le centrisme s’articulait surtout autour d’un point de doctrine, la construction européenne, dans les paramètres de ce qu’on appelait encore récemment la démocratie chrétienne.

Mais je l’ai dit, le centre ne dominait pas la vie politique – il était plutôt l’annexe indispensable de chaque camp. Ce n’était pas autour de lui que s’articulaient les grandes polarisations idéologiques. La donne a toutefois changé avec l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République en 2017. Certes, l’homme venait de la gauche, et s’il avait un passé vaguement chevènementiste, il incarnait plutôt, avec sa carrière dans la banque, un social-libéralisme européiste, correspondant au contenu idéologique du centrisme d’aujourd’hui. N’avait-il pas d’ailleurs été propulsé par François Bayrou, qui s’était effacé pour lui ? Ne disait-il pas qu’il était au-delà de la gauche et la droite, ou, encore, en prétendant construire sa doctrine en empruntant à la gauche et à la droite, comme s’il était possible d’en finir avec les clivages politiques et idéologiques ? Le néo-centrisme proposait une société délivrée des conflits fondamentaux, avec une politique désormais gestionnaire. Il se présentait aussi de plus en plus comme bloc central : toutes les contradictions politiques légitimes devaient s’y exprimer. Celles qui cherchaient à s’en extraire étaient discréditées. Fallait-il même y répondre ?

Le centre se bunkerise

Mais ce néo-centrisme butait sur une contradiction agaçante : une partie significative de la population s’entêtait à s’opposer à lui. Comment les nommer ? Emmanuel Macron a d’abord parlé du conflit entre les progressistes et les nationalistes, ces derniers étant assimilés à des lépreux. Il parlait là de ceux qu’on assimile souvent aux populistes, à l’extrême droite. L’idéologie officielle avait décrété qu’ils étaient vaincus pour de bon, et pourtant, ils semblaient menaçants électoralement : on allait ressortir contre eux le front républicain, et tendre le cordon sanitaire. Puisque l’opposition naissait aussi à gauche, dans une gauche radicale décoloniale, qu’on assimile aux États-Unis à une forme de communisme racial, le centre misera aussi sur la dénonciation des extrêmes, tout en se divisant, de temps en temps, quant à savoir s’il fallait mettre les deux extrêmes sur le même pied – la plupart de ses membres ont tendance à s’opposer radicalement à la gauche mais absolument à la droite nationale, cette dernière étant régulièrement associée à une résurgence du fascisme.

Le centrisme se présente désormais sous les traits du bloc central. Cette dernière expression n’était pas seulement promotionnelle : elle montrait que le régime qui est le nôtre ne repose pas sur du vide, non plus que sur une simple idéologie, mais sur une classe sociale, qui se distingue essentiellement par sa maîtrise des leviers et des manettes de la technocratie mondialiste, que ce soit dans ses institutions privées ou publiques, qui convergent vers un même dispositif au service d’une élite qui réclame pour elle le monopole de la compétence – c’est-à-dire la capacité à se mouvoir et à faire carrière dans le circuit institutionnel lié au régime mondialiste et diversitaire issu de 1989. Autrement dit, le bloc central se présente à nous comme une sociologie autant qu’une idéologie. Il s’agit d’un bloc social exerçant globalement un monopole sur les institutions du régime ainsi que sur les privilèges et avantages qu’il procure.

Il dispose néanmoins d’une idéologie. C’est ce qu’on pourrait appeler la version radicalisée de l’idéologie de 1989, mondialiste et diversitaire, fondée sur une redéfinition de la démocratie qui évacue la souveraineté populaire au profit du gouvernement des juges, des différentes autorités bureaucratiques spécialisées et d’une adhésion au principe de gouvernance supranationale, incarnée, sur le vieux continent, par l’UE, dont il ne serait pas permis de sortir – il ne serait même pas permis de ne pas poursuivre toujours davantage son intégration. Ce complexe institutionnel, il l’appelle État de droit. Le néo-centrisme est aussi immigrationniste, sans l’être à la manière de la gauche radicale. Cette dernière rêve à une Nouvelle-France tout en poussant l’audace jusqu’à contester l’existence de l’ancienne – elle voit dans l’immigration massive une forme de régénération messianique du vieux corps usé de l’Europe, à l’âme souillée par l’impérialisme et le colonialisme, alors que le centre l’aborde dans un langage technocratique. C’est par exemple pour lutter contre la pénurie de main-d’œuvre qu’il veut intensifier les flux migratoires – tout en voulant se donner une image de fermeté en prétendant lutter contre l’immigration illégale.

Lire aussi : Rémi Brague et Ferghane Azihari : Islam, c’est que de l’amour !

On en arrive alors à la question essentielle : comment le centrisme est-il devenu l’extrême centre? En 2022, Emmanuel Macron s’était réclamé de l’expression, sans l’accompagner d’une définition. L’extrême centre représente aujourd’hui la crispation autoritaire du discours diversitaire et mondialiste qui avait conquis l’hégémonie idéologique après 1989, et qui assimile sa remise en question à une charge contre la démocratie, face à laquelle il doit tenir bon, en contre-attaquant institutionnellement. On l’a oublié, mais Emmanuel Macron a déjà confessé une fascination pour Jürgen Habermas, le philosophe allemand, théoricien de la démocratie militante, et qui, hanté par le souvenir de Weimar, assimilait le populisme démocratique et identitaire à la poursuite du fascisme par d’autres moyens. L’extrême centre représente, si on préfère, revendique un monopole sur la démocratie, et décrète l’état d’exception contre ses adversaires, transformés en ennemis de l’intérieur. On voit en Allemagne jusqu’où va cette vision des choses : les opposants de l’AFD sont peu à peu déchus de leurs droits politiques, parce qu’accusés de déloyauté à la constitution. La loyauté à un pays passe désormais par l’adhésion à une idéologie officielle institutionnalisée.

1989, année zéro

Les élites mondialistes issues de 1989, persuadées d’incarner le sens de l’histoire, se sont convaincues que la révolte des peuples était le fruit de manipulations extérieures – sans ces dernières, les peuples admireraient leurs dirigeants et seraient profondément heureux. C’est ainsi qu’il a expliqué le Brexit et la première victoire de Donald Trump, par l’action malveillante des « ingénieurs du chaos ». Cette manipulation serait notamment visible sur les réseaux sociaux, qui se sont constitués en espace public alternatif, affranchi du système médiatique traditionnel. Et c’est ce qui explique que depuis son élection, en 2017, Emmanuel Macron a voulu d’une manière ou d’une autre, reprendre le contrôle sur l’espace public, soit en créant un dispositif certifiant les vraies nouvelles contre les fausses nouvelles, ou encore, en frappant d’inéligibilité ceux qui seraient condamnés pour propos haineux – ces propositions, présentes au début de son premier quinquennat, sont revenues en force à la fin du second. L’idée est la suivante : réserver l’espace public aux idées démocratiques telles que se les représente l’extrême centre. Le périmètre est étroit. C’est dans cet esprit qu’il entend contrôler autant que possible les réseaux sociaux.

C’est aussi à cette lumière qu’on comprendra la dénonciation désormais obsessive de l’ingérence étrangère. Il s’agit de présenter les adversaires comme autant de représentants d’un nouveau parti de l’étranger – qu’ils soient conscients ou inconscients de l’être importe peu. La rhétorique de l’extrême centre évolue : là où elle voyait hier des extrémistes, elle voit désormais des traîtres. On voit ses avantages : si demain, un parti populiste l’emporte, il sera possible de décréter son élection illégitime, dans la mesure où elle serait la conséquence d’une ingérence étrangère. On ne sous-estimera pas ici la jurisprudence roumaine, car c’est justement à partir de ce logiciel que le pouvoir a pu annuler au pays des Carpates une élection dont le résultat déplaisait à la nomenklatura européiste. Demain, pourrait-on assister à la même chose dans un pays de l’Europe occidentale ? On notera aussi l’apparition de la théorie de l’ingérence intérieure, qui consiste à assimiler à la désinformation une mise en récit de l’actualité s’éloignant de la version imposée par le régime. L’extrême centre veut lutter contre elle et s’en donner les moyens. Il présente cela comme une entreprise de défense de l’intégrité du processus électoral.

Le peuple sous tutelle

L’extrême centre redoute une victoire électorale des populistes, et a décidé aussi de verrouiller autant que possible les institutions, pour éviter qu’une élection provoquant des résultats déréglés n’entraîne un dérapage du pays loin du corridor dans lequel on lui avait appris à se tenir. Car que se passerait-il si les extrêmes déloyaux au pays parvenaient au pouvoir ? Il faut tout faire en sorte pour que la réponse à cela soit : rien. Les nominations à répétition dans l’appareil d’État se présentent comme une stratégie de résistance anticipée contre un gouvernement populiste. On voit venir demain le choc entre une présidence populiste – et le gouvernement la prolongeant – et l’État profond, résolu à l’entraver. Le bloc central, en un mot, envisage la perte du gouvernement tout en conservant le pouvoir étatique.

L’extrême centre mise aussi beaucoup sur le Conseil constitutionnel pour mater dès les premières semaines l’insurrection populiste. Car les populistes le disent : ils devront faire un référendum dans les suites de leur victoire à la présidentielle pour modifier les institutions et pouvoir appliquer leur programme. Dans cet esprit, on a vu le Conseil constitutionnel resserrer considérablement le périmètre de la légalité référendaire depuis des années. Le référendum que proposerait la droite nationale une fois rendue à l’Élysée serait donc illégal. La souveraineté populaire, réduite à la tyrannie de la majorité, buterait sur l’État de droit, à défendre à tout prix. Que se passerait-il alors ? Comment se résoudrait la tension entre la souveraineté populaire et le corset constitutionnel ?

On y revient : à l’échelle de l’Histoire, l’extrême centre est moins un courant politique comme les autres que la théorie politique accompagnant la crispation des élites technocratiques et mondialistes devant une jacquerie qui menace de devenir ce qu’il perçoit comme une contre-révolution. Il s’agit de mater un peuple désorienté, à la fois parce qu’il est animé par de mauvaises passions, et parce qu’il est manipulé de sale manière par des puissances étrangères. La répression l’emporte plus souvent qu’autrement sur la rébellion. Nous verrons ce qu’il en sera dans quelques mois.

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest