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La science a toujours été l’affaire de l’Église, n’en déplaise à la vulgate – ne serait-ce que pour y mettre un peu de morale et d’humanité. Le frère Salobir, op, ne déroge pas à la tradition: digne fils de saint Thomas, son réseau OPTIC remet un peu de raison dans la rationalité folle du temps.
Comment le réseau OPTIC est-il né, et des religieux catholiques sont-ils fondés à s’emparer de la question des « technologies de rupture » ?
OPTIC est né d’un souci de l’Église de mieux connaître ces technologies de rupture. L’idée a germé au sein de l’ordre Dominicain, d’un dialogue entre le Maître de l’Ordre et moimême, en lien avec le Saint-Siège. Nous sommes en contact avec les dicastères romains, mais sommes une initiative indé- pendante, ce qui nous permet de fonctionner comme une start-up. Rome est très conscient du sujet, et s’y intéresse considérablement. Nous voulons aider et servir à la fois la catholicité et la liberté humaine.
Quelle est votre spécificité et y a-t-il des équivalents dans le monde ?
Notre démarche a une double spécificité : tout d’abord, toujours placer l’humain au centre des développements technologiques, non pas comme un utilisateur, un client, un actionnaire ou un citoyen, mais en tant qu’humain, qui est tout cela à la fois et bien plus encore. Pour ce faire, et c’est notre deuxième spécificité, nous initions un dialogue entre les le monde de la technologie et des affaires, et les chercheurs en sciences humaines : philosophes, théologiens, anthropologues ou sociologues posent ainsi aux acteurs des nouvelles technologies des questions inédites. Nous essayons ainsi de proposer une approche plus large que celle qui prévaut parfois, fondée sur des normes ou des critères techniques. En ce sens-là, nous sommes originaux, je crois.
Qu’y a-t-il à craindre parmi ces technologies nouvelles ?
La peur est mauvaise conseillère. Il nous faut donc, avant tout, éviter de fonder notre approche sur la crainte de la nouveauté, qui est naturelle, mais doit être dépassée. Ces technologies sont, en effet, porteuses d’immenses espoirs et de beaucoup d’opportunités pour nos concitoyens. Elles peuvent offrir un meilleur accès aux soins et à l’information, accroitre notre confort et notre sécurité ou réduire la pénibilité du travail. Pour cela, il convient cependant de les manier avec discernement et de les mettre en œuvre dans la perspective du bien commun. Cela n’est en rien opposé au profit des entreprises qui les développent ; bien au contraire, à moyen terme, nous avons tous intérêt à porter un projet de société soutenable et fructueux pour le plus grand nombre. Pour cela, il convient d’identifier les potentiels écueils pour les contourner.
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En outre, il s’agit surtout de comprendre le fonctionnement de ces technologies et les transformations de fond qu’elles impriment jusque dans notre anthropologie. Aux Etats Unis, par exemple, certaines juridictions utilisent l’intelligence artificielle pour déterminer quel détenu peut bénéficier d’une libération anticipée. Cette mesure est censée accroître l’objectivité du système judiciaire et de le débarrasser des incertitudes inhérentes à l’humain. Pourtant, les algorithmes sont nourris des données déjà collectées et celles-ci peuvent aussi comporter des biais. Ainsi, par exemple, certains groupes ethniques sont surreprésentés dans les affaires de meurtre. Cela ne signifie pas forcément que ces populations sont naturellement plus dangereuses ; peut-être vivent elles simplement dans des quartiers plus pauvres et plus violents. En outre, cette justice prédictive fonctionne par corrélation et non plus par causalité : chacun y est considéré comme faisant partie d’un groupe social et traité en tant que tel. Or, tous les membres d’un groupe n’agissent pas de la même manière et certains individus qui rassemblent tous les critères de la violence ne passeront jamais à l’acte. Juger sur l’appartenance et non les faits avérés pourrait atténuer le sentiment de responsabilité personnelle et survaloriser la seule intention, voire nous conduire à une situation proche de celle décrite dans Minority Report.
Des questions similaires se posent quant à la médecine prédictive et à l’utilisation des algorithmes dans la défense et le maintien de l’ordre. Comment s’assurer, dès lors, que l’intelligence artificielle sorte des seules constatations statistiques pour accéder à un niveau plus fin d’analyse, s’approchant du discernement, quand elle influe sur la liberté et la vie des populations ? C’est là tout l’enjeu du travail que nous faisons avec les différents acteurs concernés.
Comment fonctionnez-vous précisément ?
OPTIC s’appuie sur une anthropologie judéo-chrétienne et sur des valeurs humaines partagées par beaucoup. Nous ne sommes ni des militants ni des lobbyistes, et nous initions un dialogue sans aucune arrière-pensée. La majorité de nos rencontres ont lieu à huis-clos, afin de permettre à chacun de s’exprimer loin de la pression médiatique et d’aborder en toute franchise les vraies questions. Nous ne sommes cependant pas une organisation secrète. Nous organisons aussi des conférences, comme le 22 janvier dernier au Collège des Bernardins, à Paris, pour aider chacun à se saisir des enjeux clefs.
Nous participons ainsi à un grand mouvement, initié depuis quelques années et visant à fixer un cadre éthique aux activités jusqu’ici très dérégulées comme l’intelligence artificielle. Les acteurs clefs du secteur sont eux-mêmes désireux d’établir des garde-fous.
Votre travail porte-t-il des fruits ?
Notre interaction avec les entreprises leaders dans le domaine des technologies ne leur fait pas forcement faire des virages à 90 degrés, mais ce n’est pas le but : identifier ensemble les chausses trappes leur permet de modifier la trajectoire de certains projets de quelques degrés et cela suffit à éviter les écueils. Nous participons ainsi à un grand mouvement, initié depuis quelques années et visant à fixer un cadre éthique aux activités jusqu’ici très dérégulées comme l’intelligence artificielle. Les acteurs clefs du secteur sont eux-mêmes désireux d’établir des garde-fous.
Nous avons, en outre, choisi de créer une fondation ce qui nous donne les moyens juridiques et économiques d’intervenir dans le débat. Nous pouvons ainsi accompagner des start-up en les aidant à faire évoluer leur business model vers des pratiques vertueuses, en accord avec la doctrine sociale de l’Eglise. Enfin, beaucoup de technologies sont développées sans l’on ait une vision claire de leur impact sociétal réel. Il y a là un impensé, lié à une trop faible communication entre les parties prenantes. Ce n’est, en effet, pas le rôle des seules entreprises de définir la façon dont nous souhaitons voir évoluer notre société en regard de ces technologies. Les universitaires, les régulateurs et les représentants de la société civile ont notamment un rôle à jouer. J’ose croire que notre travail les y aide.
Ne faites-vous pas le travail du politique d’une certaine façon, lequel semble avoir déserté le terrain ?
Nous avons d’abord un travail d’observation : en quelque sorte nous posons les briques qui devront être assemblées dans un schéma économique et social, ce qui est le travail propre du politique. Savoir comment ce que nous proposons sera reçu et intégré est une autre affaire. Mais jusqu’à présent, nous sommes plutôt écoutés, je crois.
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Vous parlez surtout de l’IA : mais le transhumanisme est-il un fantasme ?
Certains rassemblent des technologies liées à la santé et à l’augmentation de l’humain et les identifient à un mouvement de pensée qui se qualifie lui-même de transhumanisme. A mon avis, ce courant a tendance à exister à mesure qu’on en parle. Est-il bon de lui faire de la publicité ? Je n’en suis pas certain, d’autant plus que les technologies en question sont ambivalentes. Ainsi, la thérapie génique peut-elle être utilisée pour soigner les porteurs de trisomiques 21 comme pour satisfaire des rêves d’immortalité ou créer des supersoldats. Je crois qu’il ne faut pas tomber dans le débat technologique tel que le veulent les partisans du « transhumanisme ». C’est le danger.
N’est-on cependant pas confronté à un changement anthropologique majeur ?
Si, nous sommes face à des changements colossaux, mais qui viennent d’abord de l’IA et de son éventuelle utilisation dans le gouvernement des hommes et dans la justice. Les vrais débats du moment, qui sont là, sont à mon sens sous-évalués par l’opinion publique. Il faut distinguer l’important du sensationnel.
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