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Les Russes vont entrer dans Paris !

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Publié le

28 mars 2018

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La Russie étant ce mois-ci l’invitée d’honneur du Salon du Livre de Paris, c’est l’occasion idéale de présenter quelques-uns des « enragés » qui incarnent sa littérature actuelle.

 

En Russie, littérature et politique sont inséparables. Mais les écrivains russes sont aussi marqués du sceau de l’authenticité, cette réalité intérieure qui souvent manque dans les sélections des prix parisiens. Que l’on pense, par exemple, à Vladimir Sorokine, dont il se susurre à la sortie du moindre de ses romans que cela fait trembler le Kremlin ! Sa trilogie de La Glace ou sa Journée d’un Opritchnik, parus chez L’Olivier, sont des romans au ton post-techno-punk décrivant une Russie coincée entre froid sibérien, idéologies millénaristes et gangs politico-mafieux.

Les trois volumes de La Glace élargissent l’attaque à la dérive économico-religieuse d’un monde où le management devient une sorte de spiritualité inversée – avec gourous intégrés.

Critique brutale de cette Russie où des oligarques méprisent le peuple, les trois volumes de La Glace élargissent l’attaque à la dérive économico-religieuse d’un monde où le management devient une sorte de spiritualité inversée – avec gourous intégrés. Le clavier de Sorokine est une véritable arme politique. Il écrit par ailleurs des chefs-d’œuvre semblant tout droit sortis du cerveau de Dostoïevski, classiques en apparence mais en réalité typiques d’un certain post-modernisme littéraire : dans La Tourmente ou Roman, parus chez Verdier, l’écrivain met en scène les grands archétypes de « l’âme russe ». Des pages foisonnantes, entre Tourgueniev, Gogol ou Tchekhov, dans lesquelles l’écrivain invente sa propre voie, Sorokine ayant comme élaboré un double.

 

Politiques et patriotes

 

Avec San’kia (Actes Sud), Zakhar Prilepine a offert le roman des générations européennes non conformistes, et mis en scène les combats du nationalbolchevisme. Son jeune héros devient nasbol, engagé auprès de l’écrivain et homme politique Édouard Limonov, qui fut d’abord proche de Poutine avant de devenir l’un de ses plus célèbres opposants. À travers l’initiation politique et violente de San’kia, tout l’underground russe se déploie sous nos yeux, initiant du même coup le lecteur de l’Ouest à la réalité russe contemporaine.

À travers l’initiation politique et violente de San’kia, tout l’underground russe se déploie sous nos yeux, initiant du même coup le lecteur de l’Ouest à la réalité russe contemporaine.

Les communautés antisystèmes s’organisent, manifestent, aiment, combattent, et les jeunes femmes portent brassard et drapeau. L’Archipel des Solovki, paru à la rentrée dernière, est un roman-monde sur le goulag, écrit avec la propre chair de l’auteur, Prilepine s’étant physiquement engagé dans la guerre du Donbass. Patriote, il déclare sans ambages : « Tant qu’on ne m’aura pas rempli la bouche de terre, je répéterai encore et encore que ma patrie est l’Union soviétique. » Nous voici assez loin des mentalités germanopratines…

 

Les Prophéties de Stalker

 

Si Sorokine et Prilepine sont les auteurs russes vivants les plus connus à l’Ouest, ils ne sont cependant pas les premiers à décrire une modernité douloureuse. Pensons à Boris et Arkadi Strougatski, auteurs décédés de Stalker, traduit en Lunes d’encre chez Denoël. Écrit en 1972 et adapté au cinéma par Tarkovski, ce livre est d’une brûlante actualité. Le mot-titre aura servi à nommer les hommes et les femmes appelés à étouffer le cœur du réacteur en fusion de Tchernobyl. Dans le roman, les « stalkers » sont ces personnages qui arpentent la « zone », un lieu abandonné et dangereux, comme après une explosion nucléaire – abandonné par des « visiteurs » dont l’on ne sait rien, venus et repartis sans que l’on comprenne pourquoi. S’y entrecroisent la question du nucléaire, celle de la possibilité d’autres vies dans l’univers, et enfin celle de la ruine prochaine de la Russie, prophétisée avant l’écroulement du bloc de l’Est. Que valons-nous si d’autres formes de vie, après être venues jusqu’à nous, ne nous ont même pas jugés dignes d’intérêt ?

 

Limonov

 

Limonov est connu du public français, notamment après le roman éponyme que lui a consacré Emmanuel Carrère. L’auteur du célèbre Le poète russe préfère les grands nègres à l’époque où il traînait ses guêtres à Paris, et où il était très admiré, a ensuite écrit dans L’Idiot International de Jean-Edern Hallier avant de rejoindre son pays peu après la fin de l’URSS. Fondateur du parti national-bolchevique, un concept politique difficile à saisir pour nombre d’observateurs français, Limonov n’a jamais cessé d’écrire – même lors de ses très nombreux séjours en prison.

Fondateur du parti national-bolchevique, un concept politique difficile à saisir pour nombre d’observateurs français, Limonov n’a jamais cessé d’écrire – même lors de ses très nombreux séjours en prison.

De l’univers carcéral, l’écrivain a donné des chroniques saisissantes dans Mes Prisons, chez Actes Sud. Exilé dans la Russie périphérique, dans l’attente de son procès, Limonov côtoie des Tchétchènes et des prisonniers de droit commun, dont nombre d’assassins et de violeurs, mais aussi des gens qui ne sont rien – le peuple. Il écrit comme l’on sonne un adversaire à coups de poing. Pourtant, ce qui frappe plus encore dans Mes Prisons, c’est cette façon crue de décrire l’envers du décor de son pays. Un monde de laissés-pour-compte qui préfigure ce qui se trame à l’échelle du reste de la planète, ce monde de la « stratégie du choc » qu’a dénoncé l’Américaine Naomi Klein.

 

Depuis un paysage dévasté

 

La violence irrigue la société russe, et le lien entre écriture et brutalité du quotidien transparaît dans la dystopie réaliste de Gloukhovski. Métro 2033, Métro 2034 et Métro 2035 sont parus à L’Atalante. Ici, les survivants se sont réfugiés dans les couloirs délaissés des métros des grandes villes et organisés en communautés ou microsociétés, avec frontières et forces de l’ordre (ou du désordre). Un roman post-apocalypse nucléaire qui a séduit près d’un demi-million de lecteurs russes. C’est de la sauvegarde de la civilisation qu’il est question dans ces pages et, finalement, dans nombre de pages de la littérature russe contemporaine, où l’écriture semble sans arrêt tendre à l’urgence.

 

Lire aussi : Jean-François Colosimo : Lumières et aveuglements

 

Cette urgence, on la retrouve dans l’œuvre de l’écrivain phare de la jeune génération russe : Anna Starobinets. Dans Refuge 3/9 (Agullo), elle met en scène une Russie gouvernée par d’étranges forces occultes et où la réalité semble troublée par d’autres dimensions, au point que l’on ne sait plus dans quelle hallucination se meuvent les personnages. Née en 1978 à Moscou, Starobinets avait onze ans quand le monde de son enfance est devenu un continent englouti, laissant remonter à la surface les cent millions de morts du communisme. Comment, alors, ne pas écrire des contes sombres, remplis de métamorphoses, qui ne cessent d’interroger l’ambiguïté du réel? C’est du reste ce qui frappe à la lecture des romanciers russes contemporains, ceux évoqués ici comme de nombreux autres: questionnant l’histoire récente et cataclysmique du pays, cette littérature quête la réalité au sein même de son vacillement, dans la même atmosphère désespérée que celle qui sourd d’une chanson de Joy Division.

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