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Naguère encore, le tatouage était l’emblème des mauvais garçons, à l’instar des compagnons de bagne de Jean Valjean. Le tatoué était un rebelle : il est devenu un mutin de Panurge. S’il se fait marquer, ce n’est plus pour faire la révolution, c’est pour être comme tout le monde. Dans le troupeau.
Confortablement installé à l’ombre du parasol, E. laissa un instant L’Incorrect qu’il savourait à petites gorgées, et sentit un frisson lui parcourir l’échine lorsque ses yeux se posèrent, à quelques mètres devant lui, sur un couple de sexagénaires vautrés sur des serviettes de bain turquoise, l’épiderme parsemé de tatouages multicolores. Sur la dame un peu plus que grassouillette, quelque chose comme un Taj Mahal approximatif s’exaltait en reliefs avantageux de l’épaule à l’omoplate dans des teintes épinard, lie de vin et bleu nuit. Sur son compagnon, entre deux touffes de poils, un squelette motocycliste chevauchant une grosse cylindrée voisinait avec un bouquet de palmiers baveux. La dame, qui avait remarqué le coup d’œil jeté à leurs ornements épidermiques, interpella E., muet de stupeur.
« Ah, ça fait mal, vous savez ! Mais ça vaut le coup ! Après, on se sent plus beau. Et puis, plus nous-mêmes, c’est comme si on s’exprimait avec notre corps. Comme si on racontait en images l’histoire de notre vie. Le temple, là, c’est quand on est allé à Phuket avec Michel… Et ces palmiers, ici, oui, c’était après notre sé jour en club à Djerba. »
Puis la dame ferma les yeux et cessa ses commentaires, tandis qu’E., lui, commençait de méditer à cette incroyable vogue du tatouage, qui se manifestait sur une bonne partie des corps allongés sur la plage. Il se remémora ainsi la remarque facétieuse de l’anthropologue Claude Chippaux: « De toute façon ces mutilations sont accomplies pour être vues; c’est leur raison d’être. » Et il se dit que cette vogue inédite était décidément caractéristique de l’esprit du temps. Comme toutes les modes, mais avec une acuité particulière, le tatouage nous raconte notre époque, il nous révèle ce qu’elle est: exhibitionniste et individualiste – que ce soit sur sa peau ou sur Facebook, il faut se dévoiler aux yeux de tous; hédoniste mais incapable de se projeter dans le temps – lorsque, sur la peau ridée, le tatouage ressemblera à une inquiétante pathologie dermatologique ; soucieux de plaire mais d’une vulgarité décomplexée…
Mais le tatouage, cette coutume préhistorique qui vient envahir la postmodernité, paraît surtout le lieu de tous les retournements. À l’origine, sa signification était strictement spirituelle : selon Chippaux, le mot vient du maori, « Ta », dessin, et « Atouas », ange gardien. Un ange protecteur qu’il s’agissait d’inscrire dans sa chair comme un « lien concret avec les puissances surnaturelles ». Et voilà que de nos jours, le tatouage est devenu, dans la plupart des cas, un hommage clinquant aux idoles et aux icônes de la société de consommation : une allégeance au matérialisme débridé ; à l’objet du nouveau culte. Encore plus drôle : naguère encore, le tatouage était l’emblème des mauvais garçons, à l’instar des compagnons de bagne de Jean Valjean. « L’individu, précise Claude Chippaux, extériorise ainsi sa haine de la société, son antipathie pour ses supérieurs hiérarchiques, ses désirs impossibles à assouvir de vengeance et de révolte. » Le tatoué était un rebelle : il est devenu un mutin de Panurge, pour reprendre la jolie expression de Philippe Muray. S’il se fait marquer, ce n’est plus pour faire la révolution, c’est pour être comme tout le monde. Dans le troupeau.
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Et de fait, aux alentours du parasol, sur les bras, les ventres, les dos et les mollets, ce n’était plus que couchers de soleil sur la lagune, mustangs s’ébrouant au matin, lions rugissants, signes védiques pour touristes ou planètes bleues… « Jolie forêt de symboles! », se dit E. en reprenant, avec un soupir, la lecture de son magazine favori
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