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Éditorial culture de Romaric Sangars : Bernard et Gisèle

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Publié le

5 mars 2026

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« On en arrive à cette situation assez invraisemblable où les libraires paniqués en sont à espérer que les sauve le succès annoncé du livre de Gisèle Pelicot. » Éditorial culture du numéro 95.
© Adrien Olichon - Unsplash

J’écris dans l’esprit du Carême, chère lectrice, la cendre au front et de l’eau coupant mon vin, me promettant de ne dénigrer personne (du moins sans raison impérieuse), de saintes lectures attisant ma soif spirituelle, les yeux souvent révulsés vers les réalités d’en-haut qu’on voit mieux depuis l’intérieur du crâne et c’est ainsi, cher lecteur, que j’en suis venu à être à nouveau ébloui par Bernard de Clairvaux et ses aperçus fascinants sur les corps. Non, je ne transformerai par cet humble édito en homélie plombante, mais laissez-moi tout de même vous exposer la chose et nous reviendrons mieux à l’actualité que je suis censé attaquer ici, vous verrez, avec plus d’impact, même, grâce à la hauteur où le cistercien nous aura élevés avant de rejoindre notre sujet en tombant comme la foudre. Voilà : tout être possède un corps, l’animal parce qu’il ne peut exister sans, l’homme pour que ce corps lui permette, en percevant le visible, d’accéder à l’invisible ; l’ange pour qu’il puisse opérer la charité céleste, que ce corps soit éthéré ou capable de soudaines condensations matérielles (Bernard n’est sûr de rien sur ce point mais précise qu’on s’en fout un peu). Tout être ? Dieu excepté (à part quand Il S’incarne, évidemment), mais sans cela, le Créateur n’en a pas la nécessité, d’autant qu’Il est possiblement dans tous les corps et dans tous les lieux. Le corps, pour l’homme, n’est donc pas tant une limite qu’un moyen de connaissance et d’amour ; car son intelligence est médiée. L’intelligence de l’ange, en revanche, n’est pas liée à son corps, elle provient d’en-haut, d’une communion à la connaissance divine. Elle est immédiate.

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En quoi ces considérations nous concernent-elles aujourd’hui ? Eh bien, elles sont du plus haut intérêt pour appréhender l’IA et son rapport à la création telle qu’elle pourrait, ou non, la contaminer ou la démonétiser. En effet, l’IA est comme Dieu, elle peut se passer de corps, cependant, si elle est virtuellement partout – contrairement à Lui, elle n’est réellement nulle part. L’IA est comme l’ange, son intelligence provient d’une communion et non d’une expérience, mais pas d’une communion divine, simplement d’une communion avec l’ensemble du savoir humain ; et c’est là que l’IA est comme l’homme. Le terme d’intelligence n’est pas approprié, d’ailleurs, sans doute faudrait-il plutôt parler d’une « super-raison artificielle » pour caractériser l’intelligence machinique, qui se distingue ainsi par de nombreux aspects de l’humaine comme de l’angélique. Grâce à saint Bernard, nous pouvons mieux la situer et la situer justement en nous rappelant qu’elle n’a pas la clarté ni la supériorité angélique ; et qu’elle ne dispose pas de corps pour sentir la réalité des choses. Cette super-raison peut évidemment se révéler très utile, notamment pour mettre au chômage tous les faiseurs qui se contentent d’imiter les formules générées par deux ou trois prompts à la mode sans pouvoir témoigner d’aucune expérience singulière, mais elle demeure incapable d’atteindre les réalités décrites par saint Bernard de Clairvaux, ne disposant ni d’affect ni d’âme ni d’existence concrète, ni de relation amoureuse ou mystique.

Est-ce parce que la littérature actuelle souffre d’une surproduction de navets mimétiques ou simplement parce que les lecteurs se font rares dans un monde où suivre un épisode de série Netflix est devenu trop compliqué pour des cerveaux essorés par deux siècles de progrès ininterrompus, mais les ventes de livres de cette rentrée se sont encore effondrées. On en arrive à cette situation assez invraisemblable où les libraires paniqués en sont à espérer que les sauve le succès annoncé du livre de Gisèle Pelicot. Sainte Gisèle de Mazan, incopiable, avec un vrai corps et une expérience traumatique, représente ce qui se vend le mieux aujourd’hui, qu’importe son ignorance formelle puisque le style, en l’an 96 après Pierre Bourdieu, est sans doute devenu « fasciste », comme tout ce qui maintient, élève et distingue. Cette anecdote vaut pour un état des lieux. Ô Verbe éternel, ayez pitié de nous, pauvres lecteurs.


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