« Romary, avec un « i grec » ? – Ah non, non, avec un « c », enfin avec un « i » avant, sinon, ça ferait « Romarc ». La femme demeurait incrédule, l’index suspendu au-dessus de l’écran de sa tablette : « Non, vraiment, je ne l’ai pas… » soupira-t-elle. Derrière elle, les cuistots s’activaient sans faiblir ; derrière moi, la queue s’allongeait ; je voulus la sauver de son hésitation paralysante. « Bon, mettez Adolf. » Elle s’enfonça dans une incompréhension croissante. Quant à moi, je réfléchissais à mon édito, à l’état des lieux de cette rentrée culturelle, à la fréquence de l’i grec dans la langue française, à mon traiteur grec qui ne m’a jamais demandé mon prénom, ni moi le sien, mais qui avait mis les points sur les « i » question décadence de l’époque, en me confiant, deux jours plus tôt, son exaspération. C’est un vrai Grec bourru et pince-sans-rire comme la plupart des Grecs de ma connaissance, honnête cuisinier et fier parleur, qui me répondit, lorsque je me dis surpris par la variété des plats qu’il proposait : « Les gens ne connaissent plus rien à la gastronomie, ils s’en foutent ! » Il s’emporta ensuite contre les consommateurs de cafés ambulants, qui sonnaient le glas du rituel du café parisien. Ils y avaient substitué une errance solitaire avec gobelet de carton à la main, son prénom dessus, mal orthographié au feutre, comme ultime paraphe de la déchéance de l’homme zombie dépourvu de mœurs.
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Je m’étais retourné et derrière la file et la vitrine, passant sur le trottoir, Judith Godrèche s’avançait un gobelet à la main marqué « Judit ». Le four auquel avait abouti son bouquin, Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux (visiblement, il n’y avait pas eu foule à visiter son machin, le dérangement dût être limité), m’avait mis en appétit. L’errance de l’actrice portant comme un gobelet à son nom sa soif de célébrité n’avait atteint aucune source, alors même que le marché du livre, depuis quelques années, se présentait comme un espace de recyclage facile pour actrices passées de mode (cf. Anouk Grinberg). « Vous êtes pessimiste, avais-je déclaré à mon traiteur grec, parfois le public résiste à l’arnaque. » Et lui de repartir sur ces nouveaux consommateurs qui, lorsqu’ils n’erraient pas le regard vide, restaient planqués chez eux, hypnotisés devant Netflix, livrés à domicile par Deliveroo. « Moi, ça va, on m’emmerde pas trop avec ça, je massacre les prix en livraison ! » Ce désir d’être rempli sans effort de produits sans saveur, lié à cette mutation de l’individu moderne en tube digestif au genre trouble, m’avait également frappé. D’ailleurs, le nombre moyen de pages des romans de cette rentrée d’hiver semblait avoir été divisé par deux, comme si les éditeurs prenaient désormais en considération la capacité de concentration atrophiée du lectorat.
Le Grec fit claquer sa pince de service d’un air rageur. Après les habitudes de consommation, il dirigea sa harangue contre les institutions « Vous connaissez les règles auxquelles on veut nous soumettre pour la viande ? Par mesure d’hygiène, je serais censé ne proposer que du congelé ! Je ne les suis pas, moi, je me fournis chez le boucher, mais c’est illégal ! » Quelle absurdité, en effet, que de pareilles lois… Et combien ne pas reconnaître que la littérature contemporaine était, de la même manière, globalement fourrée à la matière inerte, sans âme et sans sang, congelée dans le politiquement correct ? J’approuvai. « Il faut instruire à nouveau les masses… » tentai-je auprès du traiteur. « Ça ne servira à rien, lâcha-t-il, l’œil noir, apocalyptique. Les gens, ce sont des bourriques ! » Il m’avait un peu contaminé par son désespoir. « Adolphe ! » La vendeuse me tendit un sac de papier arborant le prénom maudit, mais dans sa version française. Elle me souffla en souriant : « avec « p » et « h », j’imagine, comme le héros de Benjamin Constant, pas comme le peintre autrichien… » Puis conclut par un clin d’œil. Allez, halte au désespoir grec, j’avais une raison d’espérer de la finesse de mes contemporains et le sujet de mon édito.
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