Un jeune Indien adopté par un couple bourguignon, Arun, devient le Mozart de l’œnologie et un faussaire surdoué après une adolescence vécue dans la complicité avec Margot, fille du plus prestigieux vigneron du monde grâce à son Clos du toucan. Après le suicide de ce dernier, Arun, juste majeur, disparaît pour faire le tour du monde des vins, puis tente en vain de créer son propre cru aux Marquises durant dix ans, repasse par son ghetto natal et ses fumets d’immondices, comme pour recharger tout son drame, et débarque finalement à New York où il parvient à rejoindre une étrange confrérie de dégustateurs suprêmes parmi lesquels Michael Waterman, pape des réputations ayant terni celle du Clos du Toucan pour répliquer à l’humiliation qu’Arun, notre jeune héros, lui avait fait subir, lors d’une dégustation à l’aveugle au milieu des chevaliers du Tastevin – la relative mauvaise note conférée pour la première fois à la cuvée mythique ayant, semble-t-il, entraîné le suicide du vigneron, père quasi adoptif d’Arun et biologique de Margot, d’où la soif de revanche de notre héros, aussi exigeante que celle qu’il éprouve pour les millésimes mythiques, et qui l’aurait conduit au procès où il est jugé à Dijon, de nos jours. Voilà, très brièvement résumée – et sans révéler ses nombreuses chausse-trappes –, cette intrigue qui donne le tournis et déploie son élan fiévreux tout au long de ce grand roman picaresque de l’ère mondialisée.
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Méta-dumas
Le livre de Désérable est un étrange « page-turner », à la fois populaire et virtuose, du Dumas réadapté jouant avec tous les codes de narration du genre et soulignant le pastiche. Narrateur omniscient de connivence avec le lecteur, clins d’œil permanents, fausse fin réorientée : tous les leviers du gros roman à intrigue sont manœuvrés par l’auteur avec jubilation, un sens du rythme impeccable, des retournements permanents, un suspense entretenu par un rappel systématique du dénouement tragique sans révéler sa nature, une exploitation de toutes les possibilités du thème d’un extrême à l’autre, une équation efficace « prodige – misère – revanche » pour exalter la tension, et une histoire racontée au grand galop qui fait tout le tour du globe. Artificiel ? Sans doute, et le roman le paraît encore plus à une époque de sincérité sacrée comme la nôtre, mais Désérable surjoue sa partition en toute conscience, allant même jusqu’à renvoyer le lecteur à des traces Internet inexistantes, prenant le contrepied complet de l’authentique, proposant plutôt à son lecteur d’être la dupe consentante de sa falsification magistrale, comme les victimes de son héros, et conférant ainsi un halo « méta » à son néo-picaresque.
Échos mondiaux
La réussite du Palais tient, outre son allure endiablée, à sa faculté à jouer sur un clavier mondial sans fausses notes. Utilisant le vin comme symbole d’un impérialisme français encore vivace par une langue, la gustative, parfaitement universelle, Désérable utilise l’espace de la planète globalisée du xxie siècle comme une chambre d’échos infinis. Si la terre se révèle dans la vigne, toute la planète est échantillonnée dans ses vins et Arun, qui possède une mémoire des saveurs surhumaine, est en quelque sorte un registre absolu du monde à la trajectoire radicale, du bidonville indien aux palaces new-yorkais, venant révéler la grande tricherie générale par une dégustation à l’aveugle. Derrière ses effets de rouerie caustique, la longueur en tête du roman se révèle persistante, témoignant d’un excellent cru.





