Les rythmes abrutissants des grandes villes et de la vie moderne ont contribué à étouffer toute forme de vie intérieure, comme le dénonçait déjà Bernanos. Les musiques dites « urbaines », se calquant sur l’environnement direct, reproduisant une tension sourde, une pulsation mécanique et un discours oscillant entre la jérémiade continue, l’arrogance puérile et l’injonction menaçante, ont parfois permis aux jeunes gens et aux chômeurs de finir aussi chosifiés qu’un salarié soumis à quinze heures de labeur stupide, sans rien foutre. Ô magie du progrès ! Ô pouvoir de la culture de masse ! Je ne suis pas toujours, pour ma part, insensible aux séductions du beat primaire, loin de là, même si j’ai été en général tenu à l’écart du hip-hop en raison des défauts d’articulation des rappeurs, de leurs rimes grotesques et de leur tendance à stagner au stade œdipien de la conscience : tuer papa – l’État ou le réel ; assouvir aveuglément le principe de plaisir ; baiser maman derrière le prétexte fallacieux de nous envoyer niquer nos mères. Remarquez, la plupart des pop stars tombent au même niveau. Il s’agirait de grandir…
L’exposition permanente à des musiques médiocres n’est évidemment pas sans conséquences. Des tumeurs de l’esprit, des paralysies de la sensibilité, des atrophies lourdes, s’observent chez les plus atteints. Le côté répétitif, sommaire, immédiat, hypnotique des chansons écoutées désormais dans un flux indistinct et presque en permanence permet un conditionnement des masses à l’efficacité redoutable. Ce n’est plus de la détente occasionnelle, c’est du laminage intérieur. Après, je ne dis pas, il est naturel que l’adolescence, à vif et sans nuances, s’initie au relief du destin par ce genre d’injections sonores. Mais je remarque seulement qu’à trop fortes doses, il peut y avoir des empoisonnements. Et que personne n’y prend jamais garde, comme si le bain culturel était anodin, qu’il n’y avait jamais que la souffrance sociale et son déterminisme, et pas l’impact de modes désastreuses sur les tempéraments. Les émeutes consuméristes qui explosent désormais en marge des manifestations ne sont que le passage à l’acte de trente ans de fantasme régressif entretenu par la publicité, la téléréalité, Booba et ses fils. Après le nihilisme romantique des punks, le Black Friday total des exclus de la boulimie marchande.
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La musique classique est l’une des seules formes musicales à jouer avec le silence, nous rappelle justement le compositeur Jean-Charles Gandrille. Le silence, c’est ce qui fait mûrir l’être intérieur, c’est la gratuité, le possible, le vertige, la liberté, le risque. La grande musique protège notre vie intérieure. À rebours des bégaiements frénétiques, elle développe un langage complexe, elle expose un drame invisible, elle élève ; elle nous sauve par la grammaire et la grâce. Mais la grande musique avait tendance à perdre l’une et l’autre, ce dernier siècle, comme tous les anciens arts majeurs, ceux-ci devenus abstraits et cryptiques pour compenser le défaut de transcendance. La grammaire et la grâce : une nouvelle espèce d’hommes et de femmes s’ébauche qui n’a plus peur de ces mots, qui a soif de ces réalités, qui sait qu’elles seules peuvent nous sauver du nihilisme, que celui-ci s’exprime dans la consommation compulsive ou la consomption systématique, le faux désir et le vrai ressentiment.
Rendez-vous aux concerts classiques, en ces temps troublés, c’est une grande perfusion salvatrice. Des êtres construisent de l’unité, chacun avec son timbre et à sa place, au service d’une œuvre plus grande qu’eux-mêmes et qui les grandit. Une heure, sanctuarisée, est arrachée au flux. Le règne est aboli du commentariat et tout est dévasté par la beauté du souffle. Des visages et des cœurs se livrent, la mathématique sensible du génie humain se substitue à l’arasement des algorithmes, et parfois, même, il arrive que Dieu se devine dans l’écho de certains accords. Vous en reviendrez réconciliés ; si ce n’est avec le monde, du moins avec le ciel. Ce qui est déjà un bon début.
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