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Olivier Rolin, Paul Gadenne, Constance Jean… : nos critiques littéraires d’octobre

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Publié le

23 octobre 2026

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Chaque mois, L’Incorrect sélectionne pour vous le meilleur et le pire de l’actualité culturelle. Perles rares ou navets survendus, authentiques exploits ou pathétiques arnaques, ici se poursuit l’ambition de distinguer. À rebours de la tyrannie du médiocre, du politiquement convenable et du consensus, nos critiques vous redonnent le sens des hiérarchies.
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INATTENDU
TOTEM, François-Régis de Guenyveau, Pauvert, 304 p., 21,90 €  

Deux ados des années 2000 : l’un, issu d’une famille catho, « caste étrange de versaillais coincés », incite le second à intégrer les Scouts. D’abord sceptique, l’autre s’enthousiasme : l’imaginaire héroïque, chevaleresque, « c’est ringard, donc c’est peut-être l’avenir ». Hélas, un rite initiatique tourne mal. Vingt ans passent, le narrateur, devenu chasseur de têtes, travaille dans les hautes sphères. Son ami ressurgit… Totem est un roman hybride et étrange : mi-roman d’espionnage, avec parano et grands complots dans les sphères de pouvoir, mi-roman d’adolescence, avec son portrait d’ado romantique, rebelle, avant-gardiste, destructeur. La connexion entre les deux fonctionne, même si le finale, téléphoné, est un peu abrupt. On note partout les bons passages, les bonnes phrases : « Le bonheur, quand on est jeune, c’est d’appartenir à son époque. » Ils font oublier les phrases de mauvais dialogue occasionnelles : « Ce n’est peut-être pas Sacha que tu cherches, mais ta propre innocence. ». Un objet littéraire inattendu, qui mérite le coup d’œil. Bernard Quiriny

CULTE
CARNETS 1937-1947, Paul Gadenne, Les Instants,
 950 p., 35 €  

De Paul Gadenne (1907-1956), auteur de La Plage de Scheveningen (1952), aujourd’hui chéri comme un grand écrivain secret par des admirateurs assez nombreux, on avait pu lire les carnets de jeunesse, période 1927 1937. Voici la décennie suivante : 22 carnets, non destinés à une publication, d’où une lecture parfois délicate (« Pas le courage d’écrire ce journal. Ce n’est qu’un mémorandum »). Mais on y glane, outre un témoignage sur la guerre et des renseignements sur la vie et les états d’âme de Gadenne, des réflexions sur la littérature, ses lectures (Mauriac, Valéry, Green, Montherlant, etc.), ses relations (correspondances avec Drieu, notamment) et sa façon d’appréhender l’art du roman. « Commencer le livre par une phrase qui le contient tout entier. » « Un romancier ne doit pas trop savoir ce qu’il fait. Dieu le fait pour lui. » Et ceci, qui doit être conservé : « Le problème du style dans le roman : donner aux choses d’un instant leur couleur éternelle. ». BQ

ARISTOCRASSE
LES SANGS BLEUS, Sara Bourre, Grasset, 208 p, 19€ 

On connaît la rengaine, on a l’impression de l’avoir lue mille fois : une gosse de riche crache dans la jolie soupière familiale, se lamente sur un père forcément différent – englouti par le mépris de classe et l’alcoolisme (c’est la daronne qui tient les clés de l’hôtel particulier) et nous fait le coup de l’arbre généalogique aux racines plongées dans le sang et la merde. Déjà lu, sans doute, mais Sara Bourre n’a pas oublié de savoir écrire, avec un style âcre, des images parfois baroques qui font tourner la chronique familiale vers le film de vampires, et un talent certain pour enfiler coruscations du présent et icônes branlantes du souvenir sur le même fil du rasoir. Entre ses mains, ce court roman devient un accélérateur de particules assez fascinant où la psychologie se dissout peu à peu dans une formidable tourbe de rêves et de coïncidences fatales. Dommage, Sara Bourre emmêle ses jolis pinceaux sur la fin, dans une histoire de vengeance assez candide qui fait oublier les belles intuitions littéraires du début. Marc Obregon

Lire aussi : Gustavo Faverón Patriau : pour une littérature des profondeurs

MAELSTRÖM
TOMBEAU DE PARSIFAL, Dimitri Bortnikov, Rivages, 286 p., 20 € 

Ce roman russe, écrit en français mais foncièrement russe par ses thèmes, ressemble à un torrent en crue : une fois que vous êtes plongé dedans, il faut le dévaler en entier. Il s’agit de la confession embrouillée d’un écrivain franco-russe qui nous explique dès la première ligne qu’il ne fait plus partie des vivants, alors qu’il a pourtant l’air bien vivant. Peu importe : ce qui compte, c’est la langue, un maelström énergique aux parfums céliniens, avec beaucoup d’assertions définitives, des bordées d’injures et des points d’exclamation. On ne comprend pas toujours ce qui se passe, qui est qui ni de quoi on parle, mais c’est grisant, avec des espèces d’accélérations euphoriques qui donnent envie tout d’un coup de dire le texte à voix haute. De la pêche aux bonnes phrases, on rapporte notamment ceci : « L’homme c’est un animal qui se plaint tout le temps. En train de jérémier sans arrêt. Naît d’une convulsion, vit dans la rouspétance et meurt en chevrotant. » Jérôme Malbert

DU BOUDOIR À L’UNIVERSEL
LADIES IMPITOYABLES, Constance Jean, Le Cherche Midi, 304 p., 26€90

Ces « Fragments d’une contre-histoire de la littérature anglaise au féminin » sont présentés de manière ludique dans un livre soigné et singulier, comme le style de l’autrice, pour exposer à un public français la grandeur occultée de sept auteurs anglais de sexe féminin (mais qui ne sont ni Woolf ni Austen). Aphra Behn, Muriel Spark ou Penelope Fitzgerald illustrent un génie féminin sans les froufrous de l’insurrection à la mode. Ces « fildeféristes », comme les qualifie Constance Jean, aventurières intrépides ou solitaires en désertion intérieure, rivalisent avec les hommes dans leur vocation universelle plutôt que de jouer une stérile guerre des sexes. Esprits libres et supérieurs, pionnières parfois tragiques, leur fécondité sera extrême dans tous les registres qui peuvent encore aujourd’hui nous rendre anglomanes malgré Jeanne d’Arc, mais leurs silhouettes sont obscures. Ce livre de passionnée les dévoile avec une ardeur communicative et une scénographie remarquable, formant un guide insolite à picorer fiévreusement pour prolonger l’heure du thé. Romaric Sangars

FÉMININ POST-APO
LE LIVRE DES SOUTERRAINS, Phoebe Hadjimarkos Clarke, Le Sous-Sol, 336 p., 21€50 

Elle est jeune, elle est franco-américaine, elle a une frange (forcément) et un prénom hyper bath, et on l’a vendue comme la révélation de la néo-littérature queer (???) il y a deux ans avec son deuxième roman, Aliène. Curieux et téméraires, nous avons lu le troisième. Il y a une prose indéniablement belle, pleine de végétations et de coruscations et de choses amères et piquantes, il y a, il faut bien l’avouer, un imaginaire féminin qui se propage lentement comme un mauvais lierre, tout cela flirte avec le surréalisme, on pense aux Tours de Trébizonde de Tardieu, ou plus prosaïquement à Haruki Murakami pour les incursions dans une sorte de cité post-apocalyptique envahie par les oies. Malheureusement, c’est aussi bourré d’incises politiques ultra-ringardes, non qu’on les jugeât pour leur positionnement (on a bien le droit d’être un romancier de gauche, après tout) mais bien pour leur lourdeur pachydermique. Dommage : voilà qui parasite à notre sens ce qui aurait pu être un beau bad trip dans un inconscient féminin hanté par les malédictions de la modernité. MO

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CARNAGE ET CULTURE
LA GUERRE ÉTERNELLE, Olivier Rolin, Gallimard, 224 p., 20€  

Après Pierre Michon, Olivier Rolin reprend L’Iliade : le texte fondateur de la littérature occidentale revenant par ricochets dans les textes magistraux de deux grands écrivains français au crépuscule de leur œuvre. Mais chez l’auteur de Tigre en papier, ce retour à l’origine sert moins d’aphrodisiaque que de support à une méditation troublante et tragique sur la permanence du carnage. Avec l’art du glissement qui le caractérise, Rolin entremêle visite archéologique sur les lieux de la guerre de Troie en compagnie d’amis lettrés, souvenirs personnels (notamment avec son ex-compagne Jane Birkin à Sarajevo en 1995) et les anecdotes d’une érudition qui survole les siècles. Sur un fond abominable et répétitif de sacs de ville qui invalide toute idée de progrès moral décisif dans l’humanité, l’auteur enchâsse des scènes qui témoignent de l’inventivité folle dont sait aussi faire preuve notre espèce, dans l’art, l’amour et la grâce. On redécouvre également l’énormité de la violence derrière le poème d’Homère, comme sa puissance de fascination intacte.  RS

MORALE 2.0
LES CRAPULES, Aymeric Patricot, Héliopoles, 368 p., 23€90

Sabine a beau avoir gagné sa vie en livrant son intimité sur Internet, elle n’en est pas moins une mère brave décidée à protéger son fils victime de harcèlement au lycée, depuis que les œuvres maternelles ont circulé. Après plusieurs entretiens difficiles avec la proviseure, elle décide de prendre les choses en main, d’enquêter seule et d’organiser la réplique, bientôt aidée par Enguerrand, le beau-frère de la mère d’un harceleur rapidement sous le charme. Patricot fait œuvre de moraliste à travers ce roman audacieux qu’il développe en de surprenants virages, jouant sur les ambiguïtés de tous les personnages en une galerie cocasse et stéréotypée. Des longueurs, quelques leviers maladroits et trop de dialogues gâchent un peu le potentiel de la chose qui n’en contient pas moins d’excellents passages et parvient à mettre en scène des vices très spécifiquement modernes, dont les pires, évidemment, relèvent moins de l’exhibition individuelle que de l’hypocrisie collective. RS

ASSOMMANT
NOUS AUSSI, Anne Godard, Actes Sud, 240 p., 20 €

On parle beaucoup de ce roman en lice pour le Goncourt, portrait d’une famille bourgeoise parisienne, basé sur une idée qui paraît d’abord ingénieuse : Anne Godard fusionne les membres de cette famille (ceux de la même génération) pour montrer qu’ils forment un organisme collectif, où l’individu est avalé dans le clan, les personnages s’exprimant tous en disant « on », ou « nous ». Hélas, le résultat s’avère vite assommant : on ceci, on cela, interminablement, le procédé tourne à la litanie soporifique, laissant voir ce qu’il a de fabriqué, et de ridicule. Quant au tableau sociologique de la bourgeoisie, il coche toutes les cases de la caricature : les Barbour, les grandes écoles, les serre-tête, l’arrogance des enfants de bonne famille. Moyennant quoi, le sombre secret vers lequel conduit le récit, une histoire de viol intrafamilial avec ses répercussions sur les uns et les autres, voit sa charge dramatique neutralisée par la lourdeur du dispositif et la guirlande des clichés. Jérôme Malbert 

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