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Patrice Jean : Le smartphone comme phénomène littéraire

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Publié le

2 octobre 2026

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Patrice Jean est romancier. Ses romans à la fois satiriques, acides et élevés, offrent au lecteur des émotions contrastées. La plupart des derniers furent primés et à juste titre. En cette rentrée sort « Stay Free ». L’écrivain nous offre une réflexion caustique sur le smartphone, dont l’intrusion dans notre quotidien représente l’un des grands événements des dernières décennies.
© Benjamin de Diesbach

Après le bal à la Vaubyessard, Emma Bovary attend, en vain, d’être invitée de nouveau : « Mais tout septembre s’écoula sans lettres ni visites […] alors la série des mêmes journées recommença. » Aujourd’hui, Emma ne connaîtrait plus l’ennui des dimanches, et elle ne se dirait plus : « J’ai tout lu. » Elle consulterait son smartphone toutes les deux minutes, à l’affût d’un article de mode, d’un SMS de Léon, d’une vidéo sur l’abomination du patriarcat. Elle décollerait de Yonville et de la platitude des journées « toujours pareilles, innombrables, et n’apportant rien ! »

Depuis une dizaine d’années, le smartphone est entré dans nos vies. Nous en avons d’abord loué l’ingéniosité et le côté pratique. Nous sentions bien qu’il modifierait notre rapport aux choses. Il a fait beaucoup plus que ça : en quelques années, nos existences ont été bouleversées, au point que l’humanité décrite par des siècles de littérature n’est plus la même, au point que la lecture en a été fragmentée et menacée dans son être.

Je me souviens de mon agacement, au début des années 2000, lorsqu’un ami avec qui je prenais un verre, avait passé la moitié du temps à répondre à des appels téléphoniques : s’il préférait d’autres conversations que la mienne avait-il besoin de me donner un rendez-vous dans un café ! Je n’avais encore rien vu. À cette époque, le portable ne gênait une discussion qu’à la condition d’un appel impromptu auquel vos amis avaient l’impolitesse de répondre. Aujourd’hui, à n’importe quel moment, vous pouvez être cancellé ; et de votre côté, sitôt que vous en avez le loisir, vous consultez votre smartphone en cancellant le présent autour de vous. Est-ce ce qu’on appelle la « cancel culture » ? Qui sait si l’aptitude du smartphone à annuler un ami n’est pas à l’origine du grand mouvement d’annulation de tout ce qui, dans la culture, indispose les nouvelles générations ? Le smartphone ne les a pas habituées à subir l’étrangeté du monde d’avant.

Nouvelle réalité, nouvelles amours  

Le smartphone a prouvé que la réalité ne comble pas l’âme humaine. Pour elle, l’herbe de l’ailleurs est toujours plus verte que celle du présent. Les croyants pourraient s’emparer de ce constat pour en conclure à l’exil des âmes sur une terre ingrate et quotidienne, que seul un autre monde, après la mort, saura accueillir. En attendant, les âmes respirent mieux grâce au smartphone remplaçant, dans leurs mains, le chapelet et le Rubik’s Cube, le journal et le livre. Dans le métro, les visages sont happés par cet objet d’un périmètre exigu : les voyageurs ne s’informent pas des nouvelles du monde (comme au temps des quotidiens de papier), mais restent connectés à un proche, à un jeu, à des photos : à eux-mêmes. Le spectacle en est parfois effrayant. Quand, dans un wagon, je suis le seul à lever la tête (délaissant mon smartphone), j’ai l’impression de vivre dans une dystopie digne d’Orwell et d’Huxley.

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Les relations amoureuses n’ont pas été épargnées : nudes, smiley, SMS, photos, rendez-vous, adultères, etc. Un ami m’a confié tout connaître du corps de sa future amante, chatte comprise, avant même un premier baiser. Emma aurait-elle envoyé, à l’ère des smartphones, des photos de ses seins à Léon, à quelques heures de le retrouver dans la cathédrale de Rouen ? Cette inversion de la logique amoureuse (découvrir d’abord le corps de l’amante en photo, puis dans la réalité) modifie l’essence du désir. De même, les amours interdites sont-elles favorisées par la discrétion des SMS, les rendez-vous facilités. D’un autre côté, plus personne n’est libre de disparaître puisque joignable, par le smartphone, à chaque instant : « « Où es-tu » demanda Charles à Emma. »- Je sors de chez l’apothicaire » répondit-elle en se coiffant devant le miroir, tandis que Léon, encore au lit, admirait le cou gracile de sa maîtresse. »

La littérature, cet unique contre-feu

Rien n’a été épargné : tout ce qui rampe sur terre, tout ce qui s’élève dans le ciel, est susceptible d’être enregistré par un smartphone. Celui-ci aurait-il été inventé au temps de l’Union soviétique et de la Chine populaire que la surveillance de tous par tous, déjà grande, aurait envoyé les derniers récalcitrants dans des camps de travail ou aux poteaux d’exécution. Dans nos sociétés, le smartphone espionne les stars dans la rue, au café, dans des brasseries. Même L’Incorrect a relayé la vidéo d’un paparazzi d’occasion dévoilant, ce faisant, une conversation privée entre journalistes de France inter. Les professeurs sont filmés, en douce, par leurs élèves. Ne jouez pas aux imbéciles dans la rue, vous courez le risque de divertir, une heure plus tard, les réseaux sociaux de la terre entière. Le paparazzi est l’avenir des hommes.

L’Intelligence artificielle, complice du smartphone, répond à la place des élèves et des étudiants. Le smartphone écrit, à votre place, un CV, un poème, une lettre d’amour, un article, un roman ; il répond à toutes vos questions, où que vous soyez. Il traduit, il chante, il identifie les chansons, il diffuse la radio, les films, les vidéos, il vous informe ; et la nuit, il éclaire vos pas.

Comment ne serait-il pas un sujet pour la littérature ? Un roman contemporain où il n’y aurait ni SMS ni mails ressemblerait à un conte de fées ; assurément, le romancier qui, dans ses pages, oublie le smartphone et Internet, aurait tout intérêt à ne rien écrire. Si l’on souhaite prendre l’époque à la gorge, il faut regarder en face cette humanité nouvelle. Pourtant, le smartphone, en modifiant nos vies, menace aussi la lecture : soit il se substitue à elle, soit il la fragmente. Qui a encore envie de se perdre dans un roman pendant des heures ? De moins en moins de monde. La littérature, cet unique contre-feu au smartphone (puisqu’elle peut le radiographier et s’en moquer) est marginalisée par lui, par l’outrage qu’il fait subir à la lecture.

Voilà pourquoi le smartphone est le plus grand événement littéraire des dix dernières années.

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