Alors que la crise de l’école française s’impose au cœur du débat public, Philippe Nemo, philosophe libéral et professeur à HEC et à l’ESCP, propose avec L’Éducation nationale (PUF, 2025) une analyse de fond : en retraçant la généalogie d’une institution figée par son corporatisme, il met au jour les racines intellectuelles et politiques du décrochage scolaire. Philippe Nemo adopte une démarche généalogique et philosophique, nourrie d’histoire des idées, pour interroger les évidences scolaires. Son style clair, rigoureux et volontairement polémique, est au service d’une critique argumentée de l’institution.
Quand Charlemagne inventa l’école
En 789, Charlemagne publie l’Admonitio generalis, ordonnant l’ouverture d’écoles dans chaque monastère et évêché afin d’enseigner le chant des psaumes, le calcul, la grammaire et les arts libéraux. L’Église demeure alors l’unique gardienne des savoirs et des transcendantaux. Contrairement à une légende entretenue, l’éducation médiévale n’est pas un droit régalien, comme l’illustrent les analyses de Bodin : le pouvoir temporel n’intervient pas dans les contenus d’enseignement. Du XIIIe au XVe siècle, même lorsque les rois fondent eux-mêmes des universités, ils ne modifient en rien leur doctrine.
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Cependant, avec les Temps modernes, une inflexion majeure se produit : pour contrer la progression protestante, les souverains s’immiscent progressivement dans les programmes. Au XVIIIe siècle, la création des grandes écoles et l’essor des voyages scientifiques témoignent d’une mutation profonde des centres de savoir. Dans ce climat intellectuel renouvelé, la scolastique décline et les Lumières gagnent du terrain. C’est alors que La Chalotais forge le terme « éducation nationale » (1763), qu’il conçoit comme une formation libérée des superstitions et tournée vers l’esprit critique, sans aspiration à une centralisation autoritaire. Ce glissement vers une éducation plus rationnelle et critique prépare, paradoxalement, une rupture plus brutale : les révolutionnaires jacobins vont reprendre l’expression « éducation nationale » pour lui donner un sens tout à fait nouveau.
L’éducation comme régénération politique
Sous les Jacobins, l’éducation devient un outil de régénération politique. Inspirés par Rousseau, ils entendent former un peuple nouveau, régi par l’égalité absolue et soumis à un État centralisé. Le projet éducatif de Lepeletier de Saint-Fargeau (1793), présenté par Robespierre, vise à soustraire les enfants à leur famille et à les élever dans d’anciens bâtiments féodaux transformés en casernes éducatives. Nourriture frugale, discipline sévère, vêtements uniformes : tout doit concourir à fabriquer l’Homme nouveau. L’École de Mars (1794), première tentative d’application, échoue rapidement sous la révolte des élèves épuisés. L’effondrement du système jacobin ouvre une longue période de redéfinition. Tout le XIXe siècle est marqué par un affrontement constant entre deux visions héritées de la Révolution : la tentation du monopole étatique et le refus libéral d’une nouvelle religion politique.
Les deux écoles
Condorcet, dans ses Cinq Mémoires (1791), incarne la résistance libérale : l’instruction doit perfectionner l’esprit humain sans imposer un dogme civique. À rebours, Napoléon veut « diriger les opinions politiques et morales » de la nation ; il impose un système centralisé dirigé par un Grand-Maître. L’alternance entre ces deux visions se poursuit : la loi Guizot (1833) réaffirme la liberté d’enseignement et promeut une concurrence salutaire entre établissements publics et privés. La loi Falloux (1850) élargit les libertés confessionnelles, et la loi Dupanloup-Laboulaye (1875) autorise les cours libres. L’École Pratique des Hautes Études (1868) est créée pour combattre le conformisme universitaire. Cette période est un véritable âge d’or de l’enseignement français, illustré par les grands manuels Malet-Isaac ou Lagarde-Michard. Mais cette dynamique libérale et féconde s’inverse progressivement : un nouveau courant idéologique entend restaurer, sous d’autres habits, une forme de monopole moral.
La dérive égalitariste
Philippe Nemo voit dans l’évolution de la fin du XIXe siècle une dérive égalitariste portée par le syndicalisme et les doctrines socialistes. Selon lui, la recherche de la vérité s’efface devant le rêve d’une société sans classes. Certains républicains radicaux dénoncent l’influence chrétienne comme une menace, tandis que Clemenceau alerte sur la naissance d’un nouveau cléricalisme scolaire. Au XXe siècle, cette logique inspire profondément les réformes : la loi Haby (1975), instituant le collège unique, entend promouvoir l’égalité des chances mais provoquerait un nivellement par le bas et la baisse du niveau intellectuel français, visible dans les classements internationaux. Nemo rappelle toutefois que des systèmes éducatifs plus libres – comme ceux de certains pays scandinaves – montrent qu’une autre voie est possible. Ainsi, du Moyen Âge à nos jours, l’éducation nationale oscille entre liberté et centralisation, excellence et égalitarisme.
En retraçant la généalogie de l’Éducation nationale et en analysant les causes de son déclin depuis le XIXe siècle, Philippe Nemo invite à rouvrir le débat sur ses finalités. Appuyée sur des comparaisons internationales, sa réflexion esquisse les conditions d’un possible renouveau fondé sur l’exigence intellectuelle et la vérité scientifique, à l’heure où l’égalitarisme risque d’abaisser durablement le niveau éducatif.






