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Monsieur Cinéma : La lumière en enfer

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Publié le

27 novembre 2019

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Sarajevo, novembre 1992, sept mois après le début du siège : Paul Marchand, journaliste radio, tente de témoigner du quotidien des 400 000 habitants pris en otages par les troupes serbes sous le regard impassible de la communauté internationale. Sa voiture arbore deux citations célèbres : « Morituri te salutant » et « Don’t waste your bullet I’m immortal ». Foudroyant.

 

 

Le film débute par un plan d’ensemble, fixe, de Sarajevo. Le spectateur assiste de loin à l’effondrement d’une ville. Les obus pleuvent, les nuages de poussière s’épaississent. Le son léger du début s’intensifie, les tirs résonnent puis s’y mêlent des cris humains bientôt étouffés par le bruit des explosions. D’une maîtrise remarquable, l’ouverture de ce premier film du québécois Guillaume de Fontenay donne le ton : immersion et distance avec une tension qui se maintiendra jusqu’à la fin. Par le choix radical d’un format 4/3 étouffant et avec son image granuleuse, Sympathie pour le diable plonge le spectateur dans le quotidien chaotique d’une ville qui s’autodétruit sous le regard des civils, des journalistes et du reste du monde, prostrés dans la même impuissance.

Refusant l’hagiographie, Guillaume de Fontenay ne gomme rien, ni l’orgueil de Marchand, ni sa fascination morbide, mais il filme avec vérité un journaliste qui était « là pour témoigner », aux mains sales, certes, mais, pour reprendre Péguy, du moins avec des mains.

MAINS SALES ET REGARD PUR

« Dans le souffle chaud des explosions, dans l’odeur solennelle du sang et de la poudre, j’étais enfin chez moi. Chaque matin j’appareillais vers la mort dans mon voyage de destruction. Journaliste, je devais raconter avec des mots de ruines, dans une langue inachevée, que les guerres ne sont rien d’autre qu’un peu de bruit sur beaucoup de silence, un fracas passager quand le silence devient trop insupportable… Un rêve de monde meilleur, même si le rêve est obscène et turbulent. », écrivit le reporter Paul Marchand (suicidé en 2009). Bonnet rouge à la Cousteau sur la tête, cigare d’Hannibal aux lèvres, Niels Schneider prête son corps et son regard à ce personnage aussi détestable que bouleversant, qui compte chaque mort pour ne pas arrondir pareil décompte. Refusant l’hagiographie, Guillaume de Fontenay ne gomme rien, ni l’orgueil de Marchand, ni sa fascination morbide, mais il filme avec vérité un journaliste qui était « là pour témoigner », aux mains sales, certes, mais, pour reprendre Péguy, du moins avec des mains. Il y a ceux qui commentent en gilet pare-balles depuis leur hôtel et ceux qui se confrontent au réel quitte à y laisser des plumes.

Si Sympathie pour le diable ne souffre ni de longueurs ni de relâche c’est parce qu’il projette le spectateur au cœur des ténèbres comme rarement le cinéma l’avait fait jusqu’alors.

NE PAS DOMESTIQUER L’HORREUR

Refusant les facilités du spectacle, la mise en scène du réalisateur a la sincérité pour pudeur. Si Sympathie pour le diable ne souffre ni de longueurs ni de relâche c’est parce qu’il projette le spectateur au cœur des ténèbres comme rarement le cinéma l’avait fait jusqu’alors. On suit son personnage, on l’observe qui sillonne les rues désertes et découvre les membres arrachés et les corps tombant sous les rafales, ou encore cet enfant tué dans sa chambre par un sniper invisible. Si rien ne nous est épargné, rien, non plus, n’est gratuit. Ne cherchant pas à domestiquer l’horreur, évitant le piège de la caricature comme celui de la morale, Guillaume de Fontenay témoigne à son tour et frappe fort. Sa caméra colle son personnage, alternant plan à l’épaule et plan large, avec un souci du cadre remarquable et cette volonté constante d’extraire la lumière en enfer. Ce grand film qui prend aux tripes se révèle simple et puissant comme le morceau de Dire Straits qui le conclut, Brother in arms : « Le soleil est désormais parti en enfer, et la lune s’élève, laissez-moi vous dire adieu, tous les hommes doivent mourir, mais il est écrit dans la lumière des étoiles, et dans chaque ligne de vos mains, que nous sommes fous de faire la guerre ».

Arthur de Watrigant

 

 

SYMPATHIE POUR LE DIABLE – De Guillaume de Fontenay Avec Niels Schneider, Vincent Rottiers, Ella Rumpf – En salle le 27 novembre

 

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