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La poussière est-elle de droite ?

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Publié le

20 décembre 2019

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Que ceux qui n’ont jamais laissé glisser leur doigt à la surface d’une commode empoussiérée en en ressentant un émerveillement satisfait arrêtent ici leur lecture ; que ceux qui n’ont jamais contemplé avec ravissement, allongés au sol, la très lente chute des particules révélées par un rayon de soleil sautent à un autre article ; et que ceux qui n’ont jamais soigneusement lustré un fruit recouvert de pruine renoncent même à lire L’Incorrect (ont-ils seulement vécu ?) – car je chanterai aujourd’hui la poussière et ses mérites.

 

 

Elle manifeste le temps. Cette commode cirée qu’une couche impeccablement uniforme a ternie et que notre doigt ravive est forcément installée dans une pièce qu’on avait oubliée dans une maison qu’on ne fréquente pas si souvent. Ce matelas duveteux matérialise les ténus bonheurs oubliés qu’on y avait vécus. Restituer l’éclat du bois d’un trait digital c’est ouvrir une fente dans notre mémoire et les bords désormais ourlés, épaissis, densifiés de la surface découverte sont comme un mascaret minuscule libéré par le flot du passé.

Rendez-nous les routes poussiéreuses, les livres ayant longtemps reposé et les greniers d’où surgissent tous ceux qui nous ont précédés. Laissez-nous essuyer les fruits que l’atmosphère ou le paysan ont nappés d’une couche protectrice où s’impriment nos empreintes.

On traite d’ailleurs cette poussière avec respect : on la repousse avec méthode, on en compose un mouton gigantesque, on sent obscurément qu’on accomplit un rite et que la masse grise et duveteuse qu’on s’efforce d’augmenter sans l’éparpiller est comme une promesse que l’on se fait à soi-même de ne plus oublier. On finit, embarrassé, par nettoyer le meuble en ayant la désagréable impression de commettre un sacrilège et de n’avoir pas su saisir la chance de tout se rappeler. Le temps s’était déposé et on n’a pas su exploiter le dépôt.

 

Lire aussi : Richard de Seze est-il de droite ?

 

Qu’on ne nous parle pas de propreté, d’allergènes, d’acariens, d’aspirateurs à neutrons et de purificateurs à ions… Rendez-nous les routes poussiéreuses, les livres ayant longtemps reposé et les greniers d’où surgissent tous ceux qui nous ont précédés. Laissez-nous essuyer les fruits que l’atmosphère ou le paysan ont nappés d’une couche protectrice où s’impriment nos empreintes.

C’est la poussière qui révèle le soleil, c’est elle qui nous rappelle le passé, c’est elle qui nous annonce le futur, c’est elle qui est commune à tous.

Quant aux rais de lumière qui nous enchantent, les gloires dans les nuages sont magnifiques mais ne valent pas ces rayons qui touchent le sol (parquet ou sous-bois, c’est sans importance), où tombent d’imperceptibles lucioles qui brillent soudain, qu’on ne peut attraper, et qui nous disent que tout se dissout en même temps que tout se maintient, que tout se transforme en même temps que tout persiste ; que l’érosion de la matière est certaine, calme, silencieuse et apaisante à proportion que sa lente dissolution, sans fracas ni tumulte, laisse le temps de sentir que nous-mêmes nous nous échangeons en permanence, saupoudrés de la poussière de ceux que nous avons serrés dans nos bras, hier ou jadis.

 

C’est la poussière qui révèle le soleil, c’est elle qui nous rappelle le passé, c’est elle qui nous annonce le futur, c’est elle qui est commune à tous. Elle est modeste, discrète, loyale et nécessaire. La poussière est de droite.

 

Richard de Sèze

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