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Avec Caligula, la chanteuse californienne nous offre un alliage éblouissant, en guise de catharsis de toute la noirceur qui la hante. Étude d’une chimie singulière.
Krystin Hayter, cette Californienne née en 1986 aux faux airs de Lady Gaga a titré son étrange projet musical d’après Hildegarde de Bingen, une mystique allemande du XIIe siècle. Celleci inventa une « lingua ignota », une langue inconnue, donc, en mêlant racines latines et germaniques dans un dessein spirituel qui nous reste encore opaque. Quoi qu’il en soit, ce nom sied bien à la musique de Krystin Hayter, laquelle se confond avec un rituel d’exorcisme des souffrances accumulées depuis l’enfance. Authentique artiste élevée dans le catholicisme, si Krystin n’a jamais complètement renié cet héritage, elle a été amenée à douter de sa foi, jusqu’à parfois se proclamer athée, en raison des épreuves qu’elle a subies. Victime de harcèlement scolaire, la future chanteuse sera ensuite la proie d’un redoutable prédateur qui l’agressera à la fois sexuellement et de plusieurs autres manières. Ce traumatisme va évidemment la marquer au fer rouge, et elle développera son projet artistique sous la forme d’une indispensable catharsis. « Caligula », référence au sadique empereur romain, représente aussi bien son bourreau effectif que la possibilité de cruauté contenue en chaque être humain.
Il s’agissait alors de se fonder sur le bruit pour extraire une forme de beauté inédite. William Bennett, intellectuel et « artiste du bruit » emploiera le terme de « Power Electronics » dès la fondation de Whitehouse en 1980, exposant le programme : créer une musique électronique extrême ayant pour vocation de tyranniser l’auditeur.
POWER ELECTRONICS OU LE BRUIT RADICAL
Musicalement, ce « Caligula » opère une synthèse des nombreuses et éclectiques références de Krystin, qui vont de la musique baroque au black metal en passant par la musique industrielle, le drone, l’opéra ou encore le power electronics. Ce dernier genre n’est pas tout à fait du David Guetta sous Red Bull, mais avec le Noise, il fut forgé par Whitehouse et d’autres artistes dits « extrêmes » au début des années 80. Il s’agissait alors de se fonder sur le bruit pour extraire une forme de beauté inédite. William Bennett, intellectuel et « artiste du bruit » emploiera le terme de « Power Electronics » dès la fondation de Whitehouse en 1980, exposant le programme : créer une musique électronique extrême ayant pour vocation de tyranniser l’auditeur. Pour cela, il mixe des larsens et des drones à des fréquences quasi insoutenables avec des nappes de bruit blanc et des voix parlées ou des samples, déclamant des textes sur le sadisme, la perversion sexuelle ou l’anorexie mentale, histoire de nuancer l’expérience. Celle-ci laissera quelques victimes de surdité à la sortie des concerts.
Certes, il est préférable d’utiliser la musique qu’une bouteille d’acide pour répliquer à ses agresseurs et l’on comprend qu’une certaine rage habite encore la chanteuse, mais voilà qui n’est ni très chrétien ni très raisonnable.
DE LA NOISE À PURCELL
Le « Death Industrial » de Genocide Organ ou la « Harsh Noise » de Merzbow développeront le concept en l’adaptant. Ce dernier groupe, japonais, prendra l’heureuse initiative de collaborer avec des artistes issus de styles moins directement abrasifs comme Boris, Mike Patton ou Genesis P. Orridge de Throbbing Gristle, l’inventeur de la musique dite « industrielle ». Après avoir relevé du pur terrorisme sonore, la noise et ses dérivés vont peu à peu élaborer un style musical original, apte à attirer davantage qu’une poignée d’illuminés et concédant même parfois au public un semblant de mélodie. Krystin Hayter, en dépit d’une formation classique, s’est donc inspirée de ces courants radicaux comme base de sa propre musique, ce qui ne l’empêche pas de citer Purcell comme l’une de ses influences majeures et d’utiliser même la Musique pour les funérailles de la reine Marie sur un des titres de Caligula. Il y a toutefois un aspect qui inquiète dans la démarche de Krystin Hayter, c’est la notion de vengeance revendiquée par l’artiste. Certes, il est préférable d’utiliser la musique qu’une bouteille d’acide pour répliquer à ses agresseurs et l’on comprend qu’une certaine rage habite encore la chanteuse, mais voilà qui n’est ni très chrétien ni très raisonnable. On peut aussi interpréter cette revendication comme une manière de composer et de créer en vue d’opérer une sublimation de la vengeance.
Synthèse improbable mais témoignant à sa manière d’une ère connectée où les genres ne restent pas la propriété de milieux particuliers mais fusionnent, « Caligula » représente le tour de force de réussir des amalgames qu’on aurait cru impossibles, une attitude créatrice qui fut celle de Björk, à une autre époque, et qui se serait exacerbée dans le cas de Lingua Ignota.
NOUVELLES SYNTHÈSES
Au-delà de l’intention, l’album, qui fait progressivement passer l’auditeur de la douceur à la violence, se révèle en tout cas une véritable splendeur où se rejoignent piano classique, airs baroques et chant clair ou black metal. Synthèse improbable mais témoignant à sa manière d’une ère connectée où les genres ne restent pas la propriété de milieux particuliers mais fusionnent, « Caligula » représente le tour de force de réussir des amalgames qu’on aurait cru impossibles, une attitude créatrice qui fut celle de Björk, à une autre époque, et qui se serait exacerbée dans le cas de Lingua Ignota. Un rituel magnifique et déstabilisant qui promet à son auditeur le dépaysement et l’excès.
Pierre Avril
CALIGULA Lingua Ignota Profound Lore Records 17 €






