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Les meilleures cuites littéraires

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Publié le

31 juillet 2026

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Boire ou bouquiner, inutile de choisir, puisque la littérature mondiale nous offre des soulographies épiques à lire entre deux tonneaux. Après, on peut tout de même varier entre roman d’alcool gai ou récit de cuite sinistre.
© Un Singe en hiver d'Henri Verneuil (1962)

L’été, on boit. On boit aussi le reste de l’année, d’ailleurs, mais l’été a ses rites, les vacances ont leur rythme, et dans ces rites qui rythment nos journées estivales il y a tout ce qu’on boit, de la bière légère (parfaite après avoir jardiné) à la prune sévère (qui met fin à la journée). Comme on est en France, on parle en buvant de ce qu’on boit et de ce qu’on a bu, on évoque à mots couverts, si les enfants sont là, quelques débordements amusants et on finit, une fois qu’ils sont couchés, par raconter les ivresses exceptionnelles, les soûleries magnifiques et les cuites d’anthologie, de celles qui vous jettent en dehors de vous-même droit dans les bras des autres, dans une extase fraternelle et bonhomme où ne règne plus qu’une joie débordante d’être ensemble. On en profite aussi pour régler définitivement les questions de l’existence de Dieu, du sort promis à Sandrine Rousseau et de la prééminence de Whisky Galore ! sur tous les films de Bresson.

Ivrognerie protestante

Entre deux récits personnels de divagations vécues, on se raconte aussi les meilleures scènes d’ivresse livresques et nos ivrognes littéraires préférés. Il existe deux sortes de romans d’ivrogne : les premiers ont le vin joyeux, les seconds ont la tequila triste. D’un côté Au-dessous du Volcan de Malcolm Lowry ou le Journal d’un vieux dégueulasse d’Henry Bukowski, de l’autre Le Vent dans les voiles de Jacques Perret et Monsieur Jadis d’Antoine Blondin. On pourrait m’accuser d’être manichéen (c’est mal me connaître) et d’en profiter pour opposer Saxons et Français, aussi ajoutais-je du côté du vin joyeux Rue de la Sardine, de John Steinbeck. Les romans de la tequila triste ont pour héros un protagoniste asocial qui traîne son mal-être de verre en verre et savoure avec une amère lucidité sa déchéance manifeste ou, au contraire, marche inconscient vers sa tragique chute finale. On reconnaît là les fines qualités psychologiques du protestantisme qui fouille avec délectation les cadavres de vies et réchauffe son imagination morbide et inquiète en inventant de navrantes péripéties. Ces romans de vieux adolescents ont la saveur des liqueurs allemandes et des alcools asiatiques, il faut les lire l’après-midi en laissant la chaleur du soleil et les boissons du déjeuner vous anesthésier le sens critique et vous permettre donc d’aller au bout du truc. Vous pourrez dire ensuite « oui, je l’ai lu » et accompagner votre témoignage d’une moue éloquente sur les vertus de la tequila triste qui a abouti à deux produits débilitants de mass consumption, les polars nordiques déprimés et les séries policières étatsuniennes version brillant flic alcoolo divorcé. Ces resucées vulgaires du naturalisme zolesque, déjà pénible, sont régulièrement célébrées par tous les adeptes de la transgression banalisée et balisée, qui alignent les prétendus chefs-d’œuvre comme ils descendent des shots de Jägermeister.

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Pendant catholique de l’ivresse

Les romans du vin joyeux ont pour héros la bande, la troupe, les copains, comme Les Copains de Jules Romains, justement, qui puisent dans les fumées du vin (image hardie) leurs idées de canulars impeccables. Dans Monsieur Jadis ou l’École du soir (c’est le vrai titre), Blondin nous raconte comment Albert Vidalie reconstitue la bataille d’Austerlitz dans un bistro, faisant surgir d’improbables bataillons étrangers pour ne laisser personne au bord du chemin, y compris un Suédois égaré dans l’assistance et qui, enivré par le récit autant que par le morgon, tient absolument à faire partie de l’épique équipée. On est dans le pendant catholique de l’ivresse, dans la communion ; là on entre dans l’ivresse comme on se jette dans une rue de carnaval et d’ailleurs ces romans sont des mots de passe, les signes qu’on a été intronisé dans une confrérie discrète. André Maurois, dans Les Silences du colonel Bramble, raconte l’ivresse camarade des mess d’officiers, Marcel Pagnol dans La Gloire de mon père nous parle du pastis que boit son père Joseph avec Bouzigue et du vin qui échauffe l’oncle Jules, René Fallet, dans Le Beaujolais nouveau est arrivé, imagine le « Café du Pauvre » où Camadule, Poulouc, Captain Beaujol et Debedeux échappent avec acharnement au métro-boulot-jus de fruits, et on n’imagine pas l’un sans les autres, pas plus qu’au moment de raconter, en exagérant à peine, une de ces soûleries évoquées plus haut on ne choisit l’un de ces tristes moments où on a bu, solitaire et écœuré, jusqu’au moment de se coucher seul : non, on ne célèbre que l’ivresse commune, qui pare même les issues les plus tragiques de diaprures, de bigarrures et de moirures enchanteresses.

Perret : le nectar suprême

Dans Les Biffins de Gonesse, Jacques Perret met ainsi en scène une bagarre d’ivrognes – ou plutôt de héros homériques exaltés par le vin – qui laisse les héros encore plus délabrés qu’ils ne l’étaient, prothèses tordues et drapeau brisé. Glorieuse défaite car le vin a réveillé et révélé les ardeurs là où la tequila, débilitante, noyait l’âme et rongeait le corps, sans parler du talent (rangeons Hemingway du côté de la tequila). Steinbeck aussi, dans sa Rue de la Sardine et Tendre jeudi, parle d’ivresse, de bagarres, d’amours et d’amitiés, tout ça mêlé dans une farandole bariolée où la tendresse vibre constamment et où un colonel à la retraite s’enivre de whisky de contrebande avec des vagabonds d’élite qui lui laissent des sacs de grenouilles, car la vie est bien plus belle que les rancœurs et haut-le-cœur d’un consul britannique égaré au Mexique en pleine fête des morts. D’ailleurs à la fin de Tendre jeudi le type épouse la fille, ce qui prouve bien que les romans du vin joyeux sont supérieurs aux romans de la tequila triste. Le chef-d’œuvre du roman de poivrot côté lumineux est Le Vent dans les voiles. Dans quelques verres de blanc sec bus rue des Canettes, Perret coule un océan complet, avec tous les accessoires : une frégate française, une langue parfaite, un vaisseau espagnol de 80 canons, des abordages, des coups de théâtre et des Anglais méprisables. On n’a jamais si bien décrit l’ivresse et ses joyeux rêves, la perfection huilée de ses mondes de buées, le parfait enclenchement de toutes les destinées que, petits démiurges, nous échafaudons, emportés sur l’aile du vin. Buvez, lisez, comme disait saint Augustin.

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