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Le feu a une assez bonne réputation universelle. C’est rare qu’on ne le compte pas parmi les éléments fondamentaux. Rosny aîné en parle avec émotion, on allume des cierges, on brûle des défenses d’éléphants pour attrister les trafiquants, on installe des fumoirs pour conserver les poissons. Plusieurs personnes dignes de confiance et même d’éloge m’ont assuré que le spectacle du feu, un soir d’hiver, en Normandie, dans une cheminée normande installée dans une maison normande, est une vision réconfortante, surtout si l’on a bien fait provision de bois pour ne pas avoir à se relever pour aller au bûcher, s’il y a une paire de pincettes assez souples pour ne pas se meurtrir les paumes et assez de petit bois pour permettre aux enfants de jeter des brindilles et de les regarder, pensifs, se consumer.
Mais voilà, le préfet de Haute-Savoie vient d’interdire les feux de cheminée dans les 41 communes de la vallée de l’Arve, où se concentre une grande partie de l’industrie du décolletage (idéologiquement neutre, a priori, mais ça mériterait qu’on examine tout ça de près) et dans laquelle débouchent le tunnel du Mont-Blanc et l’A40. Ce sont des centaines de milliers de poids lourds qui circulent dans cette vallée encaissée, et des millions de voitures. Le préfet de Haute-Savoie a interdit les feux de cheminée le 3 décembre, peu avant d’être occupé par le comité loup du 9 décembre (et les assises de l’islam le 17 décembre, ce qui prouve que la vie de préfet est une succession de pénibles devoirs).
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Dans une vallée où la pollution atmosphérique stagne en nappes épaisses, on interdit aux villageois d’allumer des feux de cheminée en foyers ouverts – ceux qui permettent de jeter facilement des brindilles – car ils sont réputés être effroyablement polluants et on finance le remplacement des chauffages obsolètes au profit appareils modernes et performants (ce qui s’appelle la « massification de la rénovation énergétique »). C’est le 1er janvier 2022 que toutes les cheminées ne seront plus que des trous noirs de suie bientôt transformés en caves à liqueurs ou en placard numérique. Le préfet compte que le « sens civique de chacun », dont il est le local parangon, permettra de respecter le principe de l’interdiction – ce qui, d’une certaine manière, est rassurant sur l’avenir. Le sens civique fait en effet des merveilles en matière de respect des principes.
Résumons-nous. Le feu de cheminée est un apprentissage, une ascèse, un plaisir simple, odorant, lumineux et sonore, une invitation à se réunir sans regarder un écran, un pont jeté à travers les siècles des Inuits aux Pygmées en passant par les Savoyards.
Une génération de Savoyards va devoir faire le choix critique de la désobéissance civique pour préserver son droit imprescriptible de regarder danser les flammes, construire un feu, expliquer comment souffler, recouvrir les braises et acquiescer en souriant aux enfants qui viennent, étonnés et ravis, faire constater à quel point leurs joues sont chaudes. Résumons-nous. Le feu de cheminée est un apprentissage, une ascèse, un plaisir simple, odorant, lumineux et sonore, une invitation à se réunir sans regarder un écran, un pont jeté à travers les siècles des Inuits aux Pygmées en passant par les Savoyards. Le feu de cheminée est de droite.
Richard de Seze
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