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Fils d’une salariée de l’agence Magnum, l’artiste sud-africain d’origine américaine Roger Ballen, 69 ans, est un vieux briscard de la photographie. Cet avatar de Joseph Conrad a, dans sa jeunesse, sillonné l’Afrique du nord au sud pour finalement s’installer en Afrique du Sud lorsqu’elle était encore soumise à l’Apartheid. Aujourd’hui que son univers a été révélé à une nouvelle génération par le groupe Die Antwoord, une exposition lui est consacrée à Paris, dans ce temple de l’art brut qu’est la Halle Saint-Pierre. Depuis Johannesburg, le seigneur des freaks répond aux questions de L’Incorrect.
Vous définissez-vous comme un artiste marginal ?
Ce terme est plutôt ambigu. Il est vrai que la plupart des gens que je photographie sont en marge de la société. Je dirais que je suis un marginal sur le plan spirituel, mais par mon éducation, je ne suis pas un marginal d’un point de vue sociologique. Je suis plutôt un artiste « psychologique ».
Woodstock a été un moment charnière dans l’histoire des États-Unis. Il y avait beaucoup de monde : 500 000 personnes ! J’ai de bons mais aussi de mauvais souvenirs : je pense notamment aux ordures partout, à la pluie.
Vous avez fait vos débuts avec un reportage photo au festival de Woodstock en 1969…
Woodstock a été un moment charnière dans l’histoire des États-Unis. Il y avait beaucoup de monde : 500 000 personnes ! J’ai de bons mais aussi de mauvais souvenirs : je pense notamment aux ordures partout, à la pluie. Cela a été un défi sur le plan physique. Le public était composé essentiellement de gens de la classe moyenne américaine qui n’étaient pas habitués à un tel manque de confort. Mais si l’on omet les conditions matérielles, ce fut une expérience extraordinaire d’un point de vue artistique, et alors qu’à l’époque, très peu de gens prenaient des photos sur place. Aujourd’hui, ce serait impensable.
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Vous vivez et travaillez en Afrique du Sud depuis 40 ans. Qu’est-ce qui vous fascine dans ce pays ?
Ce n’est pas forcément de fascination qu’il s’agit. L’Afrique du Sud est un pays intéressant. J’ai construit ma vie ici. Je n’ai pas de raison d’aller vivre ailleurs. Tous les pays souffrent des mêmes problèmes. Je me considère comme un privilégié. La plupart des gens luttent pour trouver un sens à leur vie. Si vous y arrivez, vous avez de la chance. Ce qui est important n’est pas le pays dans lequel vous vivez mais le style de vie que vous avez pu y construire.
Ce qui m’intéresse, c’est l’absurdité en tant que concept. La vie est absurde.
Une de vos influences majeures semble être le théâtre de Samuel Beckett…
J’ai réalisé mon premier film sur Beckett en 1972 alors que j’étais étudiant à Berkeley. Cette vidéo traite d’un personnage marginalisé errant d’un endroit à l’autre, ayant peu de contacts avec la société et qui est confronté à l’absurdité du monde. Ce qui m’intéresse, c’est l’absurdité en tant que concept. La vie est absurde. Pourtant, les personnes que j’ai pu photographier en Afrique du Sud vivent en marge, n’ont pas beaucoup d’espoir et ne se posent pas la question de savoir si leur vie est absurde ou non : ils se contentent d’exister.
Pourquoi tant de place accordée aux « freaks » ?
Les personnes que je photographie ne sont pas nécessairement des « freaks » [« monstres plutôt sympathiques », ndlr] mais ils le deviennent toujours à travers le prisme de mon appareil. Je pourrais transformer n’importe qui en « freak ». Les personnes avec qui je travaille portent en elles aussi une forme d’étrangeté, même si je ne les classerais pas pour autant dans cette catégorie.
Pendant l’Apartheid, les Noirs n’étaient pas autorisés à entrer dans ces villes et inversement, les Blancs n’avaient pas le droit d’aller dans les bidonvilles (« townships ») réservés aux Noirs. Si vous y alliez, vous courriez le risque d’être arrêté. Il était donc hors de question que j’y aille.
Beaucoup de vos photographies montrent des Sud-Africains blancs défavorisés…
Ce n’est pas tout à fait exact : parmi les vingt-cinq livres que j’ai publiés, seuls deux sont consacrés aux Afrikaners. Sur la période allant des années 80 à 2000, j’ai photographié beaucoup de Blancs mais aussi des Noirs. J’allais dans les petites villes des zones rurales blanches (« Dorps ») pour prendre des photos. Pendant l’Apartheid, les Noirs n’étaient pas autorisés à entrer dans ces villes et inversement, les Blancs n’avaient pas le droit d’aller dans les bidonvilles (« townships ») réservés aux Noirs. Si vous y alliez, vous courriez le risque d’être arrêté. Il était donc hors de question que j’y aille. Mais je ne suis pas un photographe politique. Mon travail traite de l’esthétique, de l’esprit et, en général, de ce qui se passe sous la surface des choses.
Quel regard portez-vous sur l’Afrique du Sud contemporaine ?
Les problèmes économiques et sociaux sont sensiblement les mêmes partout. En Afrique du Sud, la fracture entre les riches et les pauvres est accentuée par le fait qu’il n’y a pas d’État-Providence. Aujourd’hui, la fracture n’est plus raciale mais économique.
Êtes-vous aussi célèbre en Afrique du Sud que dans le reste du monde ?
Je dois inaugurer cette année l’ouverture d’un musée à Johannesburg dont la construction est déjà quasi achevée : le « Roger Ballen Centre for Photographic Arts ». Le but de ce musée sera de faire connaître la photographie aux Sud-Africains. Donc oui, je suis connu, mais par une minorité de personnes parce que Johannesburg n’est pas Paris et que la majorité de la population ne se soucie pas de culture.
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Quelques mots sur votre collaboration avec le groupe de rap sud-africain Die Antwoord ?
Le groupe m’a contacté la première fois en 2005. J’étais une source d’inspiration pour eux. Ils ont transposé mon esthétique en musique. Puis, on s’est rencontrés à Johannesburg en 2008 ou 2009. En 2012, on a réalisé le clip de la chanson « I fink u freeky » en quatre ou cinq jours. On a mis la vidéo en ligne sur Youtube et on a accumulé plusieurs millions de vues en à peine quelques jours. C’était incroyable ! Cette collaboration m’a fait prendre conscience du pouvoir de la vidéo et c’est à partir de ce moment que j’ai commencé à diffuser des vidéos de mon travail. Cela représente un momentclé dans ma carrière, d’autant que la collaboration avec Die Antwoord a permis de faire connaître mon travail auprès des plus jeunes.
Je crois qu’il n’y a rien d’inquiétant ni de mauvais en soi dans la nature.
On trouve dans vos photos tout un bestiaire inquiétant de rats, souris et serpents…
Je ne les trouve pas inquiétants ! Et puis entre 2009 et 2014, j’ai aussi fait une série de photos d’oiseaux qui sont un symbole de pureté. Dans la culture occidentale, les rats symbolisent le chaos. Ils représentent une menace que la société cherche à éviter. En mettant en scène des rats, je joue avec ce subconscient. Mais les rats sont aussi parmi les animaux les plus intelligents de la planète. Je crois qu’il n’y a rien d’inquiétant ni de mauvais en soi dans la nature.
Si une photographie n’interroge pas l’esprit humain, ce n’est pas une œuvre d’art.
Qu’est-ce que l’univers « ballenesque » ?
C’est d’abord une vision du monde. Les adjectifs par lesquels on peut définir mon univers sont multiples : absurde, existentiel, énigmatique, étrange, métaphorique, psychologique. Si une photographie n’interroge pas l’esprit humain, ce n’est pas une œuvre d’art.
Propos recueillis par Mathieu Bollon
LE MONDE SELON ROGER BALLEN Halle Saint-Pierre (Paris) Jusqu’au 31 juillet

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