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Dany-Robert Dufour : cinquante nuances de Sade

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Publié le

19 février 2026

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Le Divin Marquis comme contemporain capital, et pour le pire plutôt que le meilleur, c’est la thèse que soutient Dany-Robert Dufour avec l’excellent « Sadique époque ». Comment en sommes-nous arrivés là ?
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Dans deux grands livres jumeaux (Le Divin marché, Denoël, 2007 ; La Cité perverse, Denoël, 2009), Dany-Robert Dufour plongeait aux racines du capitalisme pour y découvrir l’influence secrète de deux écrivains scandaleux, l’Homme-diable (Man-devil) pour qui les « vices privés font la vertu publique », Bernard Mandeville (1670-1733) et le marquis de Sade, qu’on ne présente plus. Depuis quelques livres – dont l’étonnant Le Dr Mabuse et ses doubles. L’Art d’abuser autrui (Actes Sud, 2021) sur le sadisme des maîtres –, c’est l’auteur de La Philosophie dans le boudoir qui tient la corde, tant l’époque plus que sadienne est sadique.

Le délire occidental que Dufour n’aura cessé de documenter avec abnégation semble se coaguler autour de la figure du Divin Marquis qui infuse dans tous les domaines. Sadique époque. Comment en sommes-nous arrivés là ? part d’une généalogie de Sade, incluant le pré-sadisme, et s’attache en étudiant ses commentateurs notamment français (Foucault, Klossowski) à suivre la dissémination de la pulsion sadique. Grand lecteur, passionné de théâtre, le marquis se sera amusé à détourner des auteurs contemporains comme Adam Smith dont la proposition à la base de ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776) : « Donnez-moi ce dont j’ai besoin, et vous aurez de moi ce dont vous avez besoin vous-même » devient chez lui : « Prêtez-moi la partie de votre corps qui peut me satisfaire un instant et jouissez, si cela vous plaît, de celle du mien qui peut vous être agréable » (Histoire de Juliette, 1800).

Lire aussi : Chantal Delsol : la chute de l’empire occidental

Dufour isole les axiomes de la passion sadique dont le refus de la différence des sexes et le désir d’annihilation du genre humain qu’on retrouve ainsi chez les tenants de la trans- et post-humanité (un bon point d’entrée de son œuvre est le roboratif petit essai, Le Phénomène trans. Le regard d’un philosophe, le Cherche Midi, 2023). Il décline aujourd’hui le sadisme de gauche – wokisme – et celui de droite – trumpisme –, tout comme l’application de la pulsion sadique s’exprime différemment selon qu’elle advienne dans l’hyperclasse mondialisée ou dans le lumpenprolétariat qui organise le narcotrafic.

À ce sujet, sa reprise des thèses du pédopsychiatre Maurice Berger sur un type de violence gratuite spécifique au patriarcat musulman est le fait d’un penseur courageux, car tout venu qu’il est des barricades de Mai 68, Dufour est – comme son ami Jean-Claude Michéa – peu en odeur de sainteté auprès de la gauche néo-libérale qui semble avoir classé son dossier dans la catégorie des incurables réactionnaires. Les pages consacrées aux réseaux sociaux comme nouvelle école de la perversion sont parmi les plus passionnantes d’un ouvrage constamment sur la brèche.

Dufour, lacanien de toujours, pratique le jeu de mots (comme ces « cassades » qui parcourent son texte) avec un entrain qui n’empêche pas leur à-propos. Il n’hésite pas à citer son petit-cousin ou sa grand-mère entre deux développements de haute tenue. Ce ton singulier – tout sauf universitaire – fait la richesse de Sadique époque qui emprunte notamment à la philosophie, à la physique, à la biologie, et à la psychanalyse. Si le fond du livre effraie, on n’oubliera pas l’élégance extrême d’une pensée qui sans être consolante sait d’où elle énonce, comme on le voit à cette magnifique citation de Jorge-Luis Borges à la toute fin : « Le vrai gentleman est celui qui ne soutient que les causes perdues d’avance. » (« La Forme de l’épée », Fictions, 1942). L’Apocalypse n’a qu’à bien se tenir.


SADIQUE ÉPOQUE. COMMENT EN SOMMES-NOUS ARRIVÉS LÀ ?, DANY-ROBERT DUFOUR, LE CHERCHE MIDI, 512 P., 22 €

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