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Arnaud Demanche s’est fait remarquer en 2004, lorsqu’il se fit passer pour Jacques Chirac en animant un faux blog à son nom. Co-créateur et animateur, avec ses amis Frédéric Royer et Stéphane Rose des Gérard du cinéma, de la politique et de la télévision, il cacha sa plume, ensuite, sous le nom de prestigieux humoristes, parmi lesquels Nicolas Canteloup, puis se prit pour le nouveau Schwarzenegger en 2015, lors de son premier seul-en-scène.
Depuis un an et demi et son second spectacle, Arnaud Demanche fait tomber tous les masques et se présente aujourd’hui sans fard, mais aussi sans le moindre prestige victimaire, dans Blanc&hétéro.
Virtuose et corrosif, l’humoriste dégomme les poncifs en vogue, tourne en ridicule les nouveaux dogmes, s’amuse des contradictions des curés du politiquement correct avec une cruelle délectation, oppose l’autodérision et la liberté d’esprit à l’esprit de sérieux du camp du Bien. Il vise là où ça fait mal, il est drôle, il est impertinent. En somme, l’exact opposé d’un comique de France Inter. L’Incorrect ne pouvait pas passer à côté. Rencontre.
Dans son dernier livre, Frédéric Beigbeder écrit qu’il en a « ras-le-bol des petits rires autosatisfaits de nombreux fonctionnaires du rire, qui glissent des leçons de morale dans leurs billets prévisibles de chansonniers politiques dignes du Don Camilo, bien à l’abri derrière l’institution et le prestige du service public ». L’humour français n’est-il pas malade de France Inter?
Non, honnêtement je ne crois pas, parce qu’il y a eu une émergence d’humoristes qu’on doit à France Inter et qui sont vraiment drôles comme Pablo Mira, Marina Rollman ou Guillermo Guiz. Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain! Il y a eu des humoristes donneurs de leçon comme Stéphane Guillon, mais lui n’a pas eu besoin de France Inter pour devenir chiant. Toute vitrine est bonne à prendre, le média n’est pas le problème, c’est ce qu’on a dans les tripes.
Vous ne pouvez pas nier qu’il y a un certain type d’humour exaspérant chez France Inter, où l’on raille toujours les mêmes cibles faciles et inoffensives…
France Inter est la seule radio qui met autant en valeur ses humoristes, notamment par sa politique de diffusion très efficace sur les réseaux sociaux. Je vous rejoins sur les cibles faciles: faire un billet sur La Manif Pour Tous vous attire dans le pire des cas une petite protestation de Frigide Barjot et Tugdual Derville sur Twitter. Si l’on se moque de l’islam, ce n’est pas du tout la même histoire. Il faut également prendre en compte un autre élément: le nombre d’humoristes! L’émission On Ne Demande Qu’À En Rire a suscité de nombreuses vocations mais le réservoir de thèmes n’est pas inépuisable.
Faire un billet sur La Manif Pour Tous vous attire dans le pire des cas une petite protestation de Frigide Barjot et Tugdual Derville sur Twitter. Si l’on se moque de l’islam, ce n’est pas du tout la même histoire.
Lorsqu’on se lance, on prend des sujets qui font facilement rire le public comme des vannes sur les pédophiles ou sur ses origines du type : « Bonjour, mon père est sénégalais et ma mère est marocaine ». Il y en a de plus en plus qui sortent avec seulement un ou deux ans de métier dans les pattes et qui n’ont pas encore passé l’étape du doute. Regardez Blanche Gardin, qui propose un spectacle totalement politiquement incorrect, lorsqu’elle explose, elle a dix ans de métier derrière elle ! Blanc&hétéro est au départ un cri de colère : c’est l’envie d’arrêter tout et de faire un truc où je n’en ai plus rien à foutre de rien. C’est le travail d’un mec qui a déjà échoué.
Et vous prenez les codes du stand up en jouant sur votre identité à vous, sauf que cette identité, c’est banalement « blanc et hétéro »…
Ma réflexion de départ, c’était de me demander comment je pouvais exister dans ce milieu où l’origine est quasi systématiquement revendiquée. C’est Bun Hay Mean qui fait « Chinois marrant », Blanche Gardin en quadra dépressive, ou Fary, le Noir stylé qui fait des blagues. Moi, je viens de Versailles, je ne suis ni bourgeois, ni catho, ni musulman, ni juif, ni femme, je suis juste un mec blanc et hétéro, mais si je le dis, ça fait nazi. Comme j’étais en train de ruminer mes échecs, je me dis: bon, je m’en fous, tant pis, je vais faire le nazi. Après il a fallu jongler avec cette contradiction, et ça a fini, après un an de travail, par donner le spectacle que vous avez vu.
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Votre personnage a un côté candide et presque voltairien. Il ironise sur les nouveaux dogmes et il se trouve que les nouveaux dogmes ce sont des dogmes de gauche…
L’ultra gauche est proche des communistes et il y a un moment où il faut appeler un chat un chat: ce sont des barbares qui ont fait soixante millions de morts [le nombre de morts du communisme avoisine en fait plutôt les 100 millions de personnes, ndlr]. Je ne comprends pas qu’ils refusent complètement de l’entendre, surtout quand il s’agit de gens qui passent leur temps à donner des leçons. Mais après je peux trouver des points d’accord et vice-et-versa. Là, sur l’affaire Mila, j’étais complètement d’accord avec la réaction de Rokhaya Diallo [qui avait dit le 4 février chez Pujadas: « en tant que féministe, je soutiens complètement Mila » ndlr], et Dieu sait que c’est rare. En même temps, on a milité ensemble aux Indivisibles il y a dix ans, donc j’ai un rapport un peu ambigu à cet univers-là.
Avouez que c’est étonnant de s’étonner d’une réaction censément normale…
Ce qui est étonnant c’est qu’elle fraye avec pleins de gens qui disent exactement l’inverse, que le blasphème est de l’incitation à la haine raciale, etc. Même le gouvernement a été plus prudent que Rokhaya Diallo sur l’affaire Mila. C’est quand même dingue ! Mais ce qui a vraiment posé problème, c’est Twitter, l’ennemi de la nuance, cette culture du clash qui offre 280 caractères pour exprimer une pensée. Regardez la « cancel culture »: c’est un véritable fascisme.
Avec ces « phobies » qui se multiplient vous avez de quoi créer de nouveaux spectacles…
Oui… Et qu’est-ce que c’est drôle ! Je ne comprendrai jamais ce paradoxe interne. Comment ne voient-ils pas qu’ils se comportent comme les pires dictateurs? Moi j’ai des copains humoristes américains qui ne veulent plus faire de stand up dans les universités, c’est terminé, parce qu’ils se font menacer physiquement! Il y a aujourd’hui moins de liberté d’expression dans les universités que dans la rue. Et ces mecs-là sont persuadés d’être gentils!
Le privilège d’être Blanc et hétéro est partagé par trop de gens pour qu’il soit déterminant.
Le mâle blanc hétérosexuel n’est-il pas en train de devenir le juif d’hier?
J’ai beaucoup réfléchi à la question et je ne pense pas. Il y a un vernis de bien-pensance, d’antiracisme et d’anticolonialisme dont les gens se teignent pour avoir l’air branché. Je ne pense pas que l’homme blanc soit devenu une catégorie à abattre. Nous ne sommes pas au États-Unis. Cela dit, il est préférable d’être un Noir homosexuel riche qu’un Blanc hétéro pauvre. Le privilège d’être Blanc et hétéro est partagé par trop de gens pour qu’il soit déterminant. Alors oui, ça peut aider pour avoir un appartement ou un prêt bancaire, mais ça s’arrête vite. Si on veut vraiment passer à l’étape du dessus, c’est l’argent qui compte. Dieu sait que je ne suis pas marxiste, mais la lutte des classes est exportable dans tous les pays du monde.
On a l’impression aujourd’hui que plus on est dans des petites salles et loin des grands médias, plus la parole est libre.
Sur scène pendant une heure, on a le temps de développer une pensée. J’ai le temps de poser mon propos, mon attitude, mon personnage. Du coup, les gens comprennent si on est malgré tout bienveillant ou non. Dieudonné en a pris plein la gueule parce qu’intuitivement, les gens ont compris qu’il avait un vrai problème avec les juifs. Prenons l’extrait d’un spectacle d’une humoriste belge du nom de Laura Laune, qui faisait une blague sur la Shoah : « C’est quoi la différence entre les juifs et les chaussures? Tu en trouves beaucoup plus en 39 qu’en 45 ». Ça a scandalisé Twitter, alors que c’était passé comme une lettre à la poste dans son spectacle. Pourquoi? Parce que dans son spectacle, elle a trois quarts d’heure pour poser son personnage qui a dit plein d’autres horreurs avant. La culture de l’indignation sur Twitter est très pernicieuse, elle décontextualise ce qui choque.
Avez-vous eu des réactions hostiles sur scène?
Oui, des gens sont même partis pendant le spectacle. J’avais un passage assez osé au sujet de l’esclavage où je disais: « Je comprends qu’on nous en veuille à nous les Blancs, parce qu’on l’a mieux fait ». Ce n’était pas assez efficace pour que je le garde, mais ça ne me choque pas du tout de dire qu’on ne s’indigne pas de la traite négrière des Arabes qui a duré 1 400 ans alors que celle des Blancs n’a duré « que » 400 ans et que ça s’explique juste par l’échelle de la traite occidentale. En fait, c’est surtout sur le titre que j’ai eu des réactions hostiles, notamment sur Twitter. « Comment ça, tu es fier d’être blanc? » J’en ai eu plein des comme ça. Les gens réagissent sans savoir de quoi ils parlent.
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C’est drôle qu’on vous attaque sur la fierté d’être blanc, puisqu’aujourd’hui on est dans la course à la fierté d’afficher des identités, d’ailleurs plus ou moins fantasmées.
Moi, j’ai des potes qui sont gays, trans, qui sont queers ou musulmans pratiquants, ou d’extrême droite, royalistes… Ce n’est pas pour ça qu’ils le revendiquent sur Twitter. Ce qu’il faut comprendre, c’est que sur Twitter ce sont des loosers qui n’ont pas de vie et qui veulent de la reconnaissance. Ce n’est pas consubstantiel au fait d’être trans ou gay ou musulman, ce sont d’abord des cons.
L’humour doit-il nécessairement reposer sur une transgression?
On ne peut pas produire d’humour sans transgression. Pour susciter le rire, il doit y avoir un décalage entre une situation normale et un humoriste qui y est extérieur. Notre époque est très intéressante pour les humoristes, parce que le nombre de tabous a rarement été aussi élevé. Il ne faut pas rire des orientations sexuelles qui ne sont pas les nôtres, de la race ou de la religion qui ne sont pas les nôtres. Sauf que les normes sont faites pour être pétées.
Et pourtant, ça n’a jamais été aussi dangereux d’être humoriste, notamment depuis Charlie hebdo…
Charlie hebdo a été un vrai choc. Le moment où vous comprenez que votre métier peut vous valoir une balle dans la nuque, c’est moyennement agréable. Sur l’islam, on pratique une forme d’auto-censure. On ne va pas faire un sketch dans lequel on met des doigts dans le cul de Mahomet, parce qu’on sait qu’il va y avoir des réponses violentes. Après, ça n’interdit pas de faire des blagues sur l’islam. J’ai un très bon pote musulman qui vient deux à trois fois par semaine à la maison. Il sait que je suis athée et anticlérical et que je n’aime pas l’islam, parce que je trouve que l’idée que Dieu ait écrit lui-même un livre est une horreur. Je sais que si je suis trop violent avec lui, je vais lui faire de la peine. Pourtant j’ai envie de le vanner, de l’asticoter sur la question. C’est mon ami, donc je peux aller loin sur ce que je lui dis parce qu’il sait que je suis bienveillant.
Eux, les décoloniaux et compagnie, s’attaquent systématiquement à ta liberté d’expression.
C’est le même principe dans le spectacle avec la petite amie d’extrême gauche. Toutes les vannes deviennent audibles à ce moment-là, même les plus horribles, parce qu’on sait que ça vient de quelqu’un qui ne veut que du bien à la personne en face. Eux, les décoloniaux et compagnie, s’attaquent systématiquement à ta liberté d’expression. Regardez la chaîne du Qatar, AJ+, qui a repris absolument tous les codes de l’extrême gauche : ces gens-là sont bienveillants? Mais jamais de la vie ! Qu’ils aillent draguer les LGBT ou les féministes alors qu’au Qatar ils seraient emprisonnés voire exécutés, c’est incroyable de cynisme !
Il y a un passage qui est très étrange dans le spectacle, quand vous parlez de l’histoire d’amour que vous avez eue avec une rescapée du Bataclan. Le ton se fait très grave.
Le jour de Charlie, l’innocence de mon métier s’est totalement évanouie. À ce moment, je faisais un spectacle qui s’appelait Le Nouveau Schwarzenegger. C’était quelque chose sur le droit de rêver, et là, il y a Charlie et on prend conscience que c’est fini. On se rend compte que les gens que l’on chatouillait, qui n’étaient pas censés répondre, répondent désormais de la manière la plus violente qui soit: l’exécution sommaire. Ça a été d’autant plus difficile à vivre pour moi que le lendemain, je devais écrire le texte de la chronique de Nicolas Canteloup sur Europe 1. Allez écrire un texte marrant, alors que tout ce en quoi vous croyiez vient de s’effondrer! Du coup, j’ai dit que ce qui était simplement des vannes, soudain, devenait sacré et prenait un poids incroyable. J’ai eu une histoire d’amour avec une rescapée du Bataclan, je lui ai fait plein de vannes pour essayer de la soulager, mais c’était très compliqué. Au début, je finissais mon spectacle avec le sketch où je brocardais le cinéma français casse-couille de la gauche bienpensante. Depuis janvier, je le finis différemment parce que pour moi c’est un appel à quelque chose. Je ne suis pas sur scène pour rigoler, j’y suis pour dire quelque chose. Malgré ma candeur, mon éducation bourgeoise et ma position de mâle blanc privilégié, je veux apporter quelque chose à cette société.
Propos recueillis par Romaric Sangars et Arthur de Watrigant
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