Le mot « cyberpunk » a été créé dans les années 70 par un journaliste américain pour désigner ce nouveau courant littéraire qui était en train de révolutionner la science-fiction, et dont William Gibson ou Neal Stephenson furent les précurseurs en prophétisant un futur proche dominé par les excès du virtuel, contrôlé par des méga-corporations et inféodé à un capitalisme toujours plus sauvage. Soit une vision à peu près exacte de ce que nous vivons aujourd’hui à quelques détails près, puisque les technomanciens qui contrôlent les GAFAM se sont précisément inspirés de cette littérature pour concevoir leurs grands projets.
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C’est donc par ce vieux sentiment de « déréalisation » que commence l’essai d’Asma Mhalla – ressenti par toute une génération qui a peu à peu senti la fiction infuser la réalité à mesure que le silicium s’introduisait partout, et qui ne fait au fond que reprendre à son compte l’intuition murayenne de la post-histoire –, à savoir que le futur est derrière nous. Comme beaucoup de ses congénères, la politologue voit dans le trumpisme le « ground zero » de ce « pacte faustien rétrofuturiste entre l’utopie algorithmique, le mythe de la nation perdue, et le fantasme d’un retour à l’ordre ». Ce serait faire semblant de ne pas voir que Donald Trump n’est lui-même qu’un symptôme d’une Amérique portant en elle, depuis toujours, les germes de cette acception nouvelle du réel. Il faudrait plutôt revenir à Tocqueville qu’à Roland Barthes pour comprendre pourquoi et comment l’utopie américaine est avant tout une utopie mathématique, probabiliste, une sorte de monde-éprouvette généré dans les athanors des Lumières pour mieux falsifier la verticalité et l’ordonnance cosmique. Asma Mhalla n’en est pas là et se contente trop souvent de constater et de pointer les occurrences d’un « technofascisme » entrevu comme un simple mot-valise bien facile pour y projeter toutes ses craintes de gentille démocrate.
La vraie question que pose l’hypnose algorithmique, c’est bien l’obsolescence de la démocratie qui se voulait un système adaptable à tous les progrès, et qui se révèle en fait n’être qu’une prothèse du capital piratable à l’infini. Ce que montre parfaitement le seul grand ouvrage de cette année consacrée à ce tremblement du réel qu’est la sujétion par l’algorithme ; Hypnocratie, canular conçu par le philosophe italien Andrea Colamedici et qui a été conçu en partie grâce à l’IA. De l’IA pour dénoncer l’emprise de l’IA : c’est avec ce processus farcesque qu’Hypnocratie propose un discours novateur, qui ne serait ni le déclinisme angoissé d’un Éric Sadin ni la doctrine transhumaine d’un Curtis Yarvin, prophète autoproclamé des « Lumières sombres », mais plutôt une pensée radicalement critique qui montre à quel point le concept même de post-vérité, dont se gargarisent tous ces petits soldats de la démocratie, n’est rien d’autre que la métastase avant-dernière de cette « hypnocratie » – ce régime politique qui, grâce à l’IA et aux algorithmes, briserait la réalité en une multitude de récits concurrents. L’hypnocratie, en réalité, a commencé à partir du moment où l’homme a ouvert ses yeux sur le monde, transformant un paquet d’atomes en une image réfractée. Toute la question étant de savoir si le réel doit être partagé – ce qui est la condition chrétienne – ou privatisé par paquets de fréquences duplices. À vous de voir.







