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Harry Kümel Un fantastique Flamand

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Publié le

23 mars 2020

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Harry Kümel, cinéaste discret, a pourtant plusieurs faits d’armes à son actif, et non des moindres: celui d’avoir fait tourner Orson Welles, mais également celui d’avoir su débaucher l’égérie de la Nouvelle Vague, Delphine Seyrig, pour un film de vampire saphique tourné dans les brumes d’Ostende. Les Lèvres rouges ressort ce mois-ci dans une copie restaurée.

 

 

 

Incarnation singulière d’un cinéma fantastique oscillant entre l’exploitation pure et un surréalisme hérité des toiles de Delvaux ou de Magritte, doté d’un érotisme funèbre et intégralement filmé dans les palaces déserts de la station balnéaire belge, porté par une partition remarquable due au très regretté François de Roubaix, Les Lèvres rouges demeure encore aujourd’hui un objet filmique non identifié, une tentative presque unique de cinéma de genre flamand, quelque part entre les rêveries aqueuses de Rodenbach et la plastique d’un Buñuel qui aurait copulé avec celle de Jess Franco. L’Incorrect a rencontré le très affable Harry Kümel à son retour du festival du Film Fantastique de Gérardmer, où lui était rendu cette année un hommage mérité.

 

 

Les Lèvres Rouges est aujourd’hui considéré comme un film culte et avantgardiste. Aviez-vous conscience de produire une œuvre à part ?

 

C’est avant tout un pur film d’exploitation! Des jeunes producteurs sont venus me voir avec l’eni vie de faire un film avec de la violence, du sang et du sexe. À cette époque, il n’y avait aucun problème à fonder une envie de film sur ce genre de concept! J’avais attiré leur attention grâce à mon premier long-métrage, Monsieur Hawarden, qui avait eu un certain succès en Angleterre. Ils voulaient quelque chose de commercial, mais dans mon style, ce qui était tout le paradoxe : on cherchait des réalisateurs singuliers pour apporter leur patte à de purs produits. Ma seule condition fut de faire appel à une actrice venue du cinéma classique, histoire de créer une sorte de contrepoint, un « effet de style ». J’ai immédiatement pensé à Delphine Seyrig : je connaissais bien Alain Resnais et il lui a conseillé d’accepter le projet en lui disant que ce serait comme de « tourner dans une bande dessinée ».

Aujourd’hui les influences locales sont souvent gommées par un certain globalisme qui prévaut dans le cinéma contemporain. Elles sont pourtant naturellement dans notre langage, dans nos gênes, et se doivent de rejaillir naturellement sur notre art.

N’est-ce pas un film profondément flamand, avec de nombreuses citations picturales ?

 

Vouloir projeter trop de références dans un film est certainement le meilleur moyen de le rater. Ces choses-là ne se décident pas vraiment, disons qu’elles sont là en puissance. Mais il est vrai qu’un pays comme le mien, la Flandre, et plus généralement la Belgique et la Hollande, ont influencé mon cinéma, d’abord parce que sont des grandes régions de peintres, mais aussi par leur littérature qui est fortement marquée par le fantastique et le surréalisme. Aujourd’hui les influences locales sont souvent gommées par un certain globalisme qui prévaut dans le cinéma contemporain. Elles sont pourtant naturellement dans notre langage, dans nos gênes, et se doivent de rejaillir naturellement sur notre art.

 

 

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En choisissant Ostende pour filmer une histoire de vampire, était-ce une manière d’évoquer métaphoriquement une époque révolue, celle de l’aristocratie flamande qui s’y pressait au début du XXe siècle ?

 

C’est très français de coller de telles abstractions à une œuvre ! Vous savez, un cinéaste est surtout là pour résoudre des problèmes d’ordre dramatique à l’aide de la narration. Si j’ai choisi Ostende c’est d’abord parce que le scénario voulait qu’un couple traverse la Manche et s’arrête à mi-chemin. Effectivement, Ostende a été le moment d’un rayonnement international voulu par Léopold II, qui avait fait construire dès 1900, notamment pour ses maîtresses, de magnifiques demeures de villégiature. La ville nous est apparue comme idéale pour sa plastique. Quant au thème du vampire, si j’avais effectivement une appétence naturelle pour le fantastique, je vous avoue avoir trouvé le thème de la Comtesse Bathory en flânant simplement dans les rues de Bruxelles, quand je suis tombé sur la revue Historia qui avait pour thème « La Comtesse Sanglante ». J’ai dû convaincre les producteurs que ce ne serait pas un film à costumes, afin de ne pas les effrayer. D’où cette idée de transposer l’histoire à notre époque. Par la suite, le grand scénariste français Jean Ferry, venu du surréalisme, s’est ajouté à notre équipe. Comme beaucoup de scénaristes issus du cinéma classique, il connaissait à cette époque une période creuse à cause de la Nouvelle Vague qui phagocytait tout, et acceptait donc de nombreux travaux plus commerciaux. Nous avons fini par prendre ce film d’exploitation comme un défi, une sorte d’exercice de style.

Aujourd’hui nous connaissons une régression puritaine, mais ce n’est même pas, je pense, une question d’idéologie : c’est simplement que l’histoire est cyclique.

Aujourd’hui, les années 70 sont vues comme l’âge d’or d’un certain cinéma subversif…

 

Je viens de voir le dernier Clint Eastwood: faire un film aussi contraire à la bien-pensance est désormais un exploit. Les années 60 et 70 furent en effet le théâtre d’une grande libération qui a touché toutes les strates de la société. Aujourd’hui nous connaissons une régression puritaine, mais ce n’est même pas, je pense, une question d’idéologie : c’est simplement que l’histoire est cyclique. Nous revenons désormais, notamment à cause de la numérisation, à un cinéma plus académique et maniériste, au détriment des avant-gardes.

 

 

Comment s’est passée votre collaboration avec Delphine Seyrig ?

 

Delphine Seyrig a apporté beaucoup au film, c’était une actrice très technique, qui se posait des questions précises sur le jeu, les accents toniques, la gestuelle… Elle a apporté toute une intériorité qui n’était pas dans le script, elle ne voulait faire aucune différence entre un film de vampire et les films d’Alain Resnais pour lesquels je l’avais choisie, comme L’Année Dernière à Marienbad ou Muriel.

Aujourd’hui la bureaucratie de la bien-pensance tente de se perpétrer à travers nous et à travers l’art, comme les gènes utilisent le corps humain.

Quel regard portez-vous sur le cinéma fantastique contemporain ?

 

Le cinéma fantastique est encore très inventif en Espagne et en Amérique latine. Alex de la Iglesia est à ce titre un cinéaste extraordinaire. Je pense aussi à Del Toro, même si j’émets quelques bémols concernant son récent Shape of Water, qui accumule à peu près tous les poncifs de la bien-pensance contemporaine. Je pense qu’on rira d’un tel film dans quelques années. J’aime le cinéma fantastique lorsqu’il est détaché de toute idéologie. Aujourd’hui la bureaucratie de la bien-pensance tente de se perpétrer à travers nous et à travers l’art, comme les gènes utilisent le corps humain. Elle se croit immortelle. Il faut la fuir à tout prix : à mon sens toute la force du cinéma de genre est d’être subversif, non en projetant de l’être, mais par la simple force des histoires qu’il raconte.

 

 

Propos recueillis par Marc Obregon

 

 

LES LÈVRES ROUGES (1h36) (Daughters of Darkness – 1971)  de Harry Kümel Avec Delphine Seyrig Sortie le 11 mars

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