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Les Grandes questions de L’Incorrect :  L’AVANT-GARDE VIENT-ELLE DE MOURIR AVEC GENESIS P-ORRIDGE?

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Publié le

22 avril 2020

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Genesis P-orridge a quitté cette planète samedi 14 mars à New York, des suites d’une leucémie. Admiré par un public restreint, il aura été, durant un demi-siècle, un personnage majeur de la « contreculture ». Né à Manchester en 1950, hostile à une société coupable selon lui de brimer l’expression de son moi authentique, il s’investit très jeune dans le body art et forme Trobbing Gristle dans les années 70, le premier groupe de musique dite « industrielle », puis Psychic TV. Gourou dans l’âme, il fonde sa propre secte : le « Temple of the psychic youth » au sein de laquelle il orchestre des rituels occultistes inspirés de Crowley et d’Osman Spare. Dans les années 90, il contribue à la diffusion de l’acid house et des free parties et du piercing, puis, banni du Royaume-Uni après de nombreux scandales, il s’installe en Californie, le paradis des freaks.

 

 

 

Là-bas, tombé amoureux de Lady Jaye, il monte son ultime performance : devenir le sosie de sa propre femme et former une seule et même entité baptisée « pandrogynie ». Quelques opérations plus tard, il s’estime parvenu à ses fins et vit heureux jusqu’à la disparition de Lady Jay en 2007. Voilà, à grands traits, les principales étapes d’une trajectoire hors du commun. Mais pourquoi donc, s’étonneront à raison les honnêtes gens, François Gerfault tient-il à évoquer la mémoire d’un tel dégénéré ? Mais parce qu’il incarne au sens le plus complet du terme une certaine aventure artistique et spirituelle, celle de l’avant-garde pop qui, dans les années 70 du siècle précédent, rejoua en mode mineur l’avant-garde élitiste qui, du futurisme au surréalisme en passant par DADA, avait illuminé le début du XXe siècle. Il est du plus haut intérêt de disséquer ce nouveau cadavre, pour que l’on sache qui inviter à l’enterrement. Est-ce celui de toutes les avant-gardes ?

Pendant ce temps-là, en souterrain, le techno-capitalisme, inlassablement, remodelait nos valeurs et conditions d’existence. D’une certaine manière il dépassait sur sa gauche la contre-culture. En transformant son corps pour ressembler à sa femme, Genesis croyait s’opposer à des injonctions conformistes.

OUI ET LE TECHNO-CAPITALISME A AVALÉ ET DÉPASSÉ LA CONTRE-CULTURE

 

Genesis P-Orridge, défenseur jusqu’à la paranoïa de la liberté individuelle – en cela très influencé par Burroughs – mena, à sa candide et jusqu’au-boutiste façon, une révolte contre notre monde standardisé peuplé d’« hommes unidimensionnels ». « Nos ennemis sont plats! » avait-il coutume de hurler. Mais sa destinée fut tragique : à son insu, il fut rapidement débordé par un monde encore plus mutant que lui. Du pouvoir, il se faisait une représentation très stéréotypée, toute imprégnée de la vulgate foucaldienne qui a cours depuis un demi-siècle. Cette représentation était, à l’époque, déjà dépassée et se maintint en partie grâce à Margaret Tatcher, dont l’autoritarisme « old school » put, un temps, laisser croire à sa validité. Pendant ce temps-là, en souterrain, le techno-capitalisme, inlassablement, remodelait nos valeurs et conditions d’existence. D’une certaine manière il dépassait sur sa gauche la contre-culture. En transformant son corps pour ressembler à sa femme, Genesis croyait s’opposer à des injonctions conformistes. Aujourd’hui, il fait figure de précurseur du « je deviens qui je veux » imposé par le nouveau pouvoir.

 

 

OUI ET P-ORRIDGE EN FUT LE DERNIER GOUROU

 

Certes, l’œuvre de P-Orridge fut une émanation du gauchisme culturel mais d’un « gauchisme » qui n’avait oublié ni ses classiques ni sa part d’ombre : Marcuse, Reich, Foucault mais également Burroughs, Bataille, Sade, le surréalisme, l’occultisme… Un « gauchisme » qui savait nous renseigner sur le fond trouble de la psyché-humaine qu’il tentait de regarder en face pour mieux la domestiquer. Bref, un « gauchisme » aux antipodes de toute beauferie festiviste, sans la moindre complicité avec le pouvoir. Surtout, comme André Breton et quelques autres, P-Orridge fut une de ces personnalités magnétiques qui apparaissent tous les trente ans et, en les polarisant, révèlent les plus créatifs d’une génération. Sans lui, jamais Coil, Current 93, Nurse with wound n’auraient vu le jour; et l’on tait encore son influence sur Ian Curtis.

 

Lire aussi : Éditorial culture : À marée basse

 

OUI TOUS CEUX QUI SUIVENT SONT DES FAUSSAIRES

 

P-Orridge était un personnage de JG Ballard. Il fallait le voir, lors de sa dernière apparition scénique à Paris, en juillet 2017, triste baleine à tête de concierge, susurrant de pauvres airs psychédéliques en chaloupant au milieu d’une poignée de fans pâmés. Sa vie toute entière fut une performance enracinée dans un univers personnel. Tous ceux qui se proclameront ses continuateurs trahiront leur âme de faussaires. Une époque se clôt, deux camps se départagent: celui des grands brûlés, qui auront mené jusqu’au désastre leur aventure personnelle – à leur tête P-Orridge, en face, ceux qui rentabilisent leurs foucades de jeunesse et, feignant d’ignorer l’évolution du monde, amassent honneurs et pouvoir – parmi eux, Virginie Despentes et ses « douches de thunes », Pacômev Tiellement et ses espiègleries bon garçon, mille autres rebellocrates, tous pontifiant du côté des médias de grand chemin, de l’université, des juges et de la police.

P-Orridge était en guerre, or, un théâtre des opérations, par définition, est toujours mouvant, a fortiori celui d’aujourd’hui qui assimile toutes ses contestations, même les plus folles. Dans un monde qui tend à ressembler à une interminable saison de Black Mirror, il y a urgence pour les mauvais sujets à expérimenter d’autres tactiques de choc.

OUI IL N’Y A PLUS DE CENTRE, DONC IL N’Y A PLUS DE MARGE

 

Une ère amorcée avec les premiers accords du Velvet Underground et la popularisation des œuvres de Burroughs s’achève, ère durant laquelle la pop culture s’intoxiqua lentement, connut des paroxysmes inédits, glissa dans l’ombre et la marge, tous lieux défendus qu’on habille encore du terme flatteur d’underground. La mort de P-Orridge signe la fin de ce qu’on appela jadis la contre-culture dont le rôle historique est désormais accompli. D’ailleurs, celle-ci serait-elle encore possible dans notre monde virtuel, réticulaire, horizontal, sans relief, grouillant d’une plèbe numérique biberonnée à la « positive attitude »? Où trouver la marge dans un monde dépourvu de centre ? Quelle part d’ombre dans un village global régi par la transparence ? Quelle place pour la liberté dans un monde sournoisement hostile à toute réelle singularité ? Ces questions, l’honnête homme du XXIe siècle ne peut les esquiver. P-Orridge était en guerre, or, un théâtre des opérations, par définition, est toujours mouvant, a fortiori celui d’aujourd’hui qui assimile toutes ses contestations, même les plus folles. Dans un monde qui tend à ressembler à une interminable saison de Black Mirror, il y a urgence pour les mauvais sujets à expérimenter d’autres tactiques de choc.

 

 

Romaric Sangars

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