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La guerre du macaroni n’aura pas lieu

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Publié le

23 avril 2020

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Au 12e jour de la grande maladie – ou plutôt, du confinement général qu’avaient fini par imposer des pouvoirs publics jusque-là surtout soucieux de faire oublier l’image de la zigounette turgescente de leur ex-porte-parole – la capitale, vide, propre et silencieuse, ressemblait une toile de Chirico. Comme tout le monde, E. ne pouvait s’empêcher de songer à ces films d’apocalypse où un coup de Kärcher biologique a supprimé le facteur humain, après quoi la caméra se promène joyeusement dans une nature rendue à elle-même.

 

 

 

L’événement a généralement lieu au printemps, sous un joli soleil, avec des fleurs qui se balancent dans la brise tiède et des animaux innocents qui sortent de leurs cachettes, jusqu’au moment où le spectateur discerne, dans le coin à droite, la tête d’un survivant, puis d’un second, et d’un troisième ; et il comprend que tout recommence lorsqu’il s’aperçoit que si le premier court à toute vitesse, c’est qu’il est poursuivi par les deux autres qui veulent lui arracher le sac de nourriture qu’il tient serré contre lui.

 

Ayant vérifié à nouveau qu’il avait bien son « Attestation de déplacement dérogatoire » en poche, E., sortant de la supérette où il avait pris l’habitude de faire ses courses – cocher la case 2, « Achats de première nécessité » – profita du silence qui régnait dans la rue pour appeler Zo’, qui décrocha immédiatement.

Pourtant, je ne suis pas beaucoup plus « confiné » que d’habitude, entre mon fauteuil club où je lis en fumant des cigarillos et la table de travail où j’écris en buvant du café : sauf que ce qui, en temps normal, me paraît délicieux, devient presque insupportable lorsque j’y suis contraint manu militari.

« Mon cher E.! Ça faisait bien… oh, je dirais une heure que nous ne nous étions pas causé ! Est-ce que vous ne vous ennuieriez pas un peu par hasard ?

 

– Comme un rat mort, ma belle Zo’! Pourtant, je ne suis pas beaucoup plus « confiné » que d’habitude, entre mon fauteuil club où je lis en fumant des cigarillos et la table de travail où j’écris en buvant du café : sauf que ce qui, en temps normal, me paraît délicieux, devient presque insupportable lorsque j’y suis contraint manu militari. Mais vous savez aussi que je n’ai pas besoin de m’ennuyer pour avoir envie de vous appeler…?

 

– Toujours galant, mon cher E. Si vous pouviez le faire par téléphone, vous me tiendriez la porte et vous m’enlèveriez mon manteau.

 

– Votre manteau ? Oui, pour commencer…

 

– Hum… Mais que me vaut votre appel du moment ?

 

– Oh, un « tout petit rien », un peu comme dans « Tout va très bien, madame la marquise ! » J’étais donc dans ma supérette habituelle à chercher vainement un produit quelconque lorsqu’à deux mètres de moi, distance règlementaire oblige, j’aperçois un olibrius qui rafe la totalité des paquets de pâtes qui demeuraient en rayon, au point de remplir son caddie à ras-bord.

 

Lire aussi : Du droit à la bise par Frédéric Rouvillois

 

– Une petite faim, sans doute ?

 

– Mais voici qu’un autre amateur arrive, qui constate avec dépit que le rayon est vide, avant d’aviser le caddie débordant du nouillophile. Je vois son visage qui s’empourpre, les veines du cou qui bleuissent, les phalanges qui blanchissent sous les gants en plastique, le regard fixe. En face, l’homme au caddie l’a remarqué aussi, et il gonfle les épaules, prêt à tout pour défendre son droit incontestable, celui du premier occupant. La tension est à son comble, l’explosion, imminente, ça va saigner dans les rayons… lorsque tout à coup, une petite dame arrive qui, d’une voix très douce, suggère au spolié de demander poliment au stockeur d’avoir l’amabilité de lui céder une ou deux boîtes de pâtes. Et aussitôt, l’ambiance se détend. Après s’être éclairci la gorge, le spolié s’adresse à l’autre en s’excusant, si par hasard il aurait la gentillesse de lui laisser quelques paquets, il a des enfants à la maison, ça va râler s’il revient sans rien pour le dîner, etc. L’autre, calmé lui aussi, avoue avec un petit rire que ses gosses en réclament à tous les repas, mais que, bien entendu, il peut se servir dans le caddie, prendre trois ou quatre paquets, et tant qu’à faire en donner un à la petite dame si elle en veut, et qu’au fond, c’est lui qui s’excuse.

Preuve tangible, petite mécréante, que la politesse, en polissant les rapports sociaux, peut éviter parfois, et même en temps d’épidémie, que l’on se f… sur la gueule.

-– Alléluia ! Nous appellerons ça dorénavant le miracle de Sainte Supérette : la guerre du macaroni n’aura pas lieu !

 

– Preuve tangible, petite mécréante, que la politesse, en polissant les rapports sociaux, peut éviter parfois, et même en temps d’épidémie, que l’on se f… sur la gueule.

 

 

Frédéric Rouvillois

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