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Le devenir machine de l’homme était bien avancé, le plan presque parfait. C’était oublier qu’un jour ou l’autre tout rouage se grippe.
C’est à partir du modèle de la machine – c’est-à-dire d’un artifice complexe construit par l’Homme en vue de son propre intérêt, et susceptible d’être perfectionné par lui à l’infini – que l’on va, à partir du XVIIe siècle, penser l’idée de progrès : et par conséquent, concevoir la modernité, dont cette construction théorique forme la pierre angulaire. Le modèle de la machine par opposition à celui de la nature où, notait Pierre Chaunu, « les repères physiques et biologiques […] à portée de l’observation courante plaident » pour une approche cyclique selon laquelle toute chose naît, se développe et parvient à maturité avant de décliner et de périr.
Aux yeux des modernes, la nature a cessé d’être un modèle pour penser le monde : elle n’est plus qu’une matière première dont l’Homme, affirmait Descartes, s’est rendu comme « maître et possesseur ».
Aux yeux des modernes, la nature a cessé d’être un modèle pour penser le monde : elle n’est plus qu’une matière première dont l’Homme, affirmait Descartes, s’est rendu comme « maître et possesseur », et dont il peut disposer selon son bon plaisir. Une réalité dépourvue de valeur en soi et qu’il peut donc légitimement prétendre dépasser, ainsi qu’il le fait aujourd’hui en se donnant pour idéal le développement de l’intelligence artificielle et le déploiement de la réalité virtuelle.
C’est donc à partir du modèle de la machine que la modernité, s’éloignant progressivement de la nature, a reconstruit et réorganisé le monde. Qu’elle en a fait une machine complexe, établie, mesurée et appréciée sur une base exclusivement mathématique et statistique ; une machine où chaque rouage est à sa place, engrené aux autres et fonctionnant conformément au dessein qui a présidé à la construction de l’ensemble. Et c’est ainsi que, sans se poser de questions – pourquoi faire, d’ailleurs, puisque tout marche à merveille ? – le monde a accepté de se soumettre à la logique de la machine, devenue une version artificielle mais inexorable du destin.
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Sauf qu’une machine, si ingénieusement, si prodigieusement conçue soit-elle, n’est jamais qu’un artifice : une construction humaine. Et qu’à ce titre, elle demeure irrémédiablement fragile. On pourrait même ajouter que plus elle est complexe et perfectionnée, et plus elle sera fragile. Une vieille machine à écrire pouvait tomber dans une baignoire sans cesser de fonctionner, tandis qu’un portable construit un siècle plus tard ne résistera pas à une tasse de thé manipulée sans prudence ; de la même manière, un béotien (ou une bonne sœur à cornette) parvenait sans difficultés à réparer une 2CV en panne, alors qu’il faudra une escouade d’ingénieurs pour tirer d’affaire une voiture électrique ou pour remettre en marche son essuie-glace électronique.
Une vieille machine à écrire pouvait tomber dans une baignoire sans cesser de fonctionner, tandis qu’un portable construit un siècle plus tard ne résistera pas à une tasse de thé manipulée sans prudence.
Sur ce point, la langue française a d’ailleurs inventé un terme significatif, l’adjectif « rustique » – dont l’étymologie renvoie au latin rus, la campagne, donc la nature – pour désigner une chose ou un objet « résistant, robuste, qui demande peu de soin » et d’entretien. À l’inverse, moins une chose sera « rustique » – plus elle s’éloignera de la nature, plus son artificialité sera marquée – et plus elle sera fragile.
Et il en va de même pour la « machine monde » où, comme l’imaginait déjà le romancier Émile Souvestre en 1846 dans la première dystopie française, Le Monde tel qu’il sera, les principes de la division du travail et de la spécialisation des activités ont fini par s’appliquer aux différents pays, transformés en rouages articulés et interdépendants : ceuxci ont accepté, sinon de ne plus faire qu’un seul geste, comme les ouvriers à la chaîne des Temps modernes, du moins de renoncer à certaines activités afin d’améliorer la rentabilité de l’ensemble – et de s’en remettre aux autres, c’est-à-dire en réalité, à la machine elle-même, pour le reste. En supposant que tout ira bien. Que la machine continuera toujours de fonctionner comme prévu. Et en espérant que le hasard n’aura pas la malencontreuse idée d’intervenir, et de dévier si peu que ce soit le cours de ce destin artificiel.
À ce propos, s’il y a bien une chose dont la pensée progressiste a horreur, c’est ce que l’on appelle le « principe de précaution ». En France, entre 2002 et 2005, c’est d’ailleurs l’alliance faussement paradoxale des anciens trotskistes passés au grand capital, des laboratoires subventionnés par l’industrie et des hiérarques du MEDEF qui tenta par tous les moyens d’empêcher l’inscription de ce principe dans la constitution – en l’accusant de tous les maux, et en prophétisant que dans un monde en compétition permanente, ce principe allait condamner la France à la plus infamante de toutes les situations, celle de retardataire. Alors qu’en fait, le principe de précaution n’est jamais que la transcription normative de ce « bon sens » dont Descartes, encore lui, nous expliquait qu’il était la chose au monde la mieux partagée : ce principe consistant, non point à interdire toute innovation, mais simplement à suspendre cette dernière lorsqu’on a de bonnes raisons de croire qu’elle pourrait entraîner des dommages « graves et irréversibles », et ce, jusqu’à ce que l’on puisse établir précisément ce qu’il en est.
Le principe de précaution n’est jamais que la transcription normative de ce « bon sens » dont Descartes, encore lui, nous expliquait qu’il était la chose au monde la mieux partagée.
Bref, le principe de précaution enseigne qu’il ne faut pas prendre les choses à la légère, ni s’en remettre aveuglément à la conviction que tout ira bien puisqu’en vertu du progrès, tout doit forcément aller de mieux en mieux. Il incite à la prudence, et à la méfiance. Autrement dit, à des vertus que l’on a délibérément choisi de négliger pour construire la machine ; puis pour laisser à d’autres le soin de se charger à notre place de ce qui nous est indispensable ; puis pour s’en remettre au destin, au progrès et aux algorithmes, censés garantir que, comme dans le système de Pangloss, tout ira toujours de mieux en mieux dans le meilleur des mondes.
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Mais voici qu’inattendu, imprévisible, aussi scandaleux que le hasard lui-même, le grain de sable, sous la forme d’un imperceptible virus, est venu tout à coup gripper cette merveilleuse machinerie. Construite pour durer mille ans, quelques semaines ont suffi pour la jeter à terre, et tous ses idéaux, ses illusions, ses folies avec elle. Le plus fascinant dans l’affaire est peut-être ce qu’en conclut le Président Macron le 13 avril dernier : « Ne cherchons pas tout de suite à y trouver la confirmation de ce en quoi nous avions toujours cru. Non. » Pas tout de suite en tous cas… Le plus fascinant, mais pas le plus important, qui est ailleurs : dans le fait que ce grain de sable est venu tragiquement nous rappeler que ce qui semble rationnel n’est pas toujours raisonnable – et nous inciter du coup à la prudence, à la mesure, à la sobriété et à la simplicité.
Il y a bientôt quatre-vingts ans, à l’occasion d’une autre guerre mondiale, Barjavel, dans Ravage, adjurait ses contemporains de ne plus s’en remettre aux machines, tandis que Gustave Thibon leur recommandait le Retour au réel. On ne saurait mieux dire.
Frédéric Rouvillois
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