Ma fille Bernadette raconte la naissance du monde. Bernadette voit une tapisserie, découvre un arbre, sourit, pleure, boit un sirop, pousse une dent. Rien de spectaculaire. Aucun secret de famille, aucun père toxique à déconstruire au chapitre 12. Juste un bébé. Ce qui, pour Francis Jammes (prononcer à la française puisque qu’il est basco-béarnais) est déjà largement suffisant. Lorsque sa fille naît, à Orthez, le 19 août 1908, le poète a trente-neuf ans. Il aurait pu se contenter de quelques vers attendris, puis refourguer l’enfant à sa mère pour retourner contempler les ânes. Il fait exactement l’inverse. Il observe tout : le premier sourire, les coliques et les pleurs dont on ignore la cause. Jammes s’occupe de sa fille, mais surtout elle occupe son esprit. Le livre est traversé par cette vigilance particulière des jeunes parents : l’enfant dort-elle bien ? Que deviendra-t-elle ? Qui la protégera lorsque son père ne sera plus là ? L’inquiétude ne vient jamais gâcher la tendresse. Elle en est la preuve. À l’arrivée de Bernadette, toute la maison change de langue. Les aiguilles à tricoter parlent des chaussons, la pendule annonce l’heure de l’allaitement, la plume elle-même recommence à chanter. L’enfant n’a encore rien dit, mais déjà les objets lui répondent.
UN PÈRE INQUIET
Sous une plume moins délicate, ce serait rapidement insupportable. On fermerait le livre à la troisième apparition d’un archange dans le linge propre. Mais Jammes possède ce qui manque à tant d’écrivains : la simplicité. Il ne force jamais le miracle, il le découvre sous ses yeux. Sa poésie en prose ne cherche pas à s’élever au-dessus du quotidien, mais creuse en lui jusqu’à trouver le ciel et le souffle d’un nouveau-né rejoint par les anges. Ce n’est pas un hasard. Trois ans avant la naissance de Bernadette, en juillet 1905, Jammes s’est reconverti au catholicisme, sous l’influence de Paul Claudel, qui sert lui-même la messe de son retour à la foi. Ma fille Bernadette n’est donc pas le livre d’un catholique de toujours qui bénit distraitement son enfant. C’est celui d’un homme dont la foi est encore neuve, émerveillée, et dont l’amour du père appelle l’éternité. Jammes prie le Christ parce qu’il vient de découvrir, comme tous les parents, qu’il ne pourra pas protéger son enfant de tout. La prière commence là où les bras du père s’arrêtent.
UNE MARAINE ÉMOUVANTE
C’est aussi ce qu’Emma Becker explique magistralement dans sa préface. Rien ne la destinait en apparence à devenir l’ambassadrice de ce poète catholique et provincial : l’écrivain des bordels et des passions charnelles semblait bien éloignée des vêpres béarnaises. Puis elle est devenue mère. Elle n’a pas trouvé Dieu. Elle a trouvé la possibilité de Dieu, cette « trouée dans les certitudes » que pratique, dit-elle, la naissance d’un enfant. Cet amour qui porte avec lui une inquiétude abominable, cette envie de tomber à genoux devant la joue d’un enfant endormi, même lorsque l’on ne sait pas très bien devant qui l’on s’agenouille. Sa préface est sublime parce qu’elle n’actualise pas Jammes, n’ajoute aucun sous-titre ni correction. Elle l’aime. Et c’est elle, l’agnostique des corps et des désirs qui sauvera peut-être de l’oubli le catholique le plus tendre des lettres françaises.
CHARGE MÉTAPHYSIQUE
Publié une première fois en 1910 au Mercure de France, puis tiré à 175 exemplaires en 1931, Ma fille Bernadette avait fini par disparaître des rayons. Il a fallu qu’Emma Becker s’obstine, essuie les refus d’éditeurs peu rassurés par sa ferveur catholique, jusqu’à rencontrer les éditions du Rocher-Litos, qui partageait son désir de rendre ce texte à nouveau disponible. Grâce lui soit rendu. Car Ma fille Bernadette appartient à cette catégorie rare des livres qui rendent le lecteur plus attentif. Après Jammes, un enfant qui dort n’est plus tout à fait un enfant qui dort. Un père penché sur un berceau ne surveille pas seulement une respiration : il contemple, avec effroi et gratitude, tout ce qu’il peut perdre. À la fin, Jammes compare la vie à une petite maison au bord d’un sentier. On y cueille du chasselas et des noisettes. Quatre cœurs y vivent ensemble. Puis l’on s’en va. Il existe des écrivains qui transforment leur vie en littérature. Francis Jammes, lui, transforme un biberon en métaphysique et la charge mentale en poésie sublime.

MA FILLE BERNADETTE
Francis Jammes (préface d’Emma Becker)
Le Rocher
176 p., 6€90




