À la surprise générale, Tabarly avait triomphé à la barre de son Pen Duick II, une coque neuve à deux mats dessinée par les frères Costantini. En effectuant en solitaire la traversée Plymouth-Newport à travers l’Atlantique nord en vingt-sept jours seulement, un enseigne de vaisseau de la Royale âgé de trente-deux ans devançait le tenant du titre, l’Anglais Francis Chichester, et devenait ainsi comme lui l’un des plus grands marins du siècle.
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Depuis la disparition tragique de l’albatros blessé qu’était Alain Gerbault, dont les exploits furent salués en leurs temps par Léon Daudet, la France se cherchait un nouveau héros des mers. Champion imprévu d’une discipline sportive encore balbutiante, embarqué sur un voilier de 13,60 mètres construit en contreplaqué, Éric Tabarly est projeté à juste titre sous les feux de la rampe : couverture de Paris Match et croix de chevalier de la Légion d’honneur conférée sur ordre du général de Gaulle. Jeune homme, le fer Nantais avait servi dans l’aéronavale comme officier marinier en Indochine dans les mois qui suivirent les accords de Genève, avant d’intégrer l’École navale où il obligeait ses compagnons de chambrée à dormir la fenêtre ouverte pour s’habituer au froid. Quoiqu’auréolé de ses victoires internationales, le commandant Tabarly poursuivra sa carrière militaire jusqu’à son départ du service actif en 1985.
Celui qui ne s’attachait jamais à bord sera éjecté du pont de son Pen Duick par un maudit coup de bôme sans qu’il puisse être repêché par ses équipiers. Il avait soixante-six ans.
« La France du général de Gaulle fut celle de Tabarly », proclame l’universitaire rennais Pierre Bazantay au détour d’une page de la jolie stèle littéraire qu’il vient de dresser en hommage au navigateur disparu en mer d’Irlande une nuit du printemps 1998. Celui qui ne s’attachait jamais à bord sera éjecté du pont de son Pen Duick par un maudit coup de bôme sans qu’il puisse être repêché par ses équipiers. Il avait soixante-six ans.
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Le général de Gaulle, dont le fils était marin, éprouvait une vraie tendresse pour le vainqueur de la Transat qui devait renouveler son exploit en 1976. Cette fois, il devancerait Alain Colas, lettré aux rouflaquettes proéminentes et aux amitiés socialistes assumées, qui devait disparaître corps et biens deux ans plus tard sur son Manureva immortalisé depuis par la chanson d’Alain Chamfort. À Newport, où les concurrents abordaient après avoir passé le bateauphare de Nantucket, la rigueur l’emportait sur le spectacle. Rattrapé par celui-ci et devançant les footballeurs stéphanois, Tabarly fut à l’occasion de ce doublé le premier sportif à descendre les Champs-Élysées aux côtés d’Hubert, l’animateur vedette d’Europe 1.
Solide, réservé, ingénieux, Éric Tabarly demeure pour nous le symbole d’une France qui croyait encore en son destin maritime.
Cette promenade forcée sur la plus belle avenue du monde lui arracha moins de sourires que ses rencontres avec le fondateur de la Ve République. Solide, réservé, ingénieux, Éric Tabarly demeure pour nous le symbole d’une France qui croyait encore en son destin maritime. En témoigne le lancement du France à Saint-Nazaire en 1960 auquel il assista. De nos jours les plaisanciers délaissent la voile, devenue bien trop exigeante à leurs yeux. Nos ports militaires se sont vidés peu à peu. Les grandes routes maritimes ignorent nos côtes. Les croisières d’aujourd’hui sur des paquebots ventrus sont privées de tout attrait. Reste la figure d’un homme taillé comme un personnage de Pierre Schoendoerffer. On demande des marins !

TABARLY Pierre Bazantay
François Bourin
éditeur
144 p. – 16 €





