Le vote Europe Écologie-Les Verts est pour l’heure majoritairement circonscrit dans les villes de plus de 100 000 habitants. Les municipales tombaient donc à point nommé pour ce parti qui entendait confirmer sa troisième place surprise aux élections européennes, où Yannick Jadot avait enregistré un score de 13,48 % des suffrages exprimés, soit plus que la réunion des voix de la liste LFI de Manon Aubry et de la liste Envie d’Europe écologique et sociale de Raphaël Glucksmann.
L’an passé, le bon résultat des Verts avait été minoré par une partie des commentateurs, qui rappelaient à juste titre que la vocation européenne du mouvement écologiste lui avait souvent permis d’engranger un bon résultat lors de ces élections. Il ne s’agissait d’ailleurs pas d’un record, Daniel Cohn-Bendit ayant fait 16,28 % en 2009. Jadot pouvait néanmoins se targuer d’avoir remis les Verts en selle, après la déception de 2017 aux présidentielles lors desquelles son parti s’était effacé dans une primaire de la gauche calamiteuse.
Attendu comme le potentiel « homme fort » qui a toujours manqué à cette formation politique étrange, régulièrement minée par les divisions entre tendances, Yannick Jadot savait que ces municipales seraient capitales. De fait, elles l’ont été. Plusieurs bémols sont à ajouter cependant à l’idée selon laquelle le parti serait à même de constituer une majorité nationale ou de concurrencer LREM.
Enfin, remarquons qu’Europe Écologie-Les Verts a bénéficié d’une couverture médiatique extrêmement forte et sympathisante, couplée à un air du temps « dégagiste »
Le premier tient dans l’abstention, majeure et historique. Elle s’explique évidemment par le contexte sanitaire, mais aussi par le rejet de plus en plus fort de la classe politique. Avec 55,34 % d’abstention au premier tour et 58,40 au second, ces élections municipales ont montré que le fossé ne cessait de se creuser entre les Français et les élus.
Ensuite, en nombre absolu d’électeurs, Europe Écologie-Les Verts a reculé par rapport aux élections de 2014, y compris dans les métropoles. Concrètement, EELV est passé de 491 141 votes au premier tour 2014 à 348 474, soit une baisse de 29,05% et, au second tour, en tenant compte des coalitions, de 987 219 voix en 2014 à 750 169 voix, soit une baisse de 24,01 %. Il faut évidemment noter qu’aux premier et second tours de 2020, il y avait à chaque fois plus d’un million d’abstentionnistes en plus. Europe Écologie-Les Verts a donc perdu des voix, mais son abstention différentielle fut moins importante que pour d’autres partis, à commencer par les socialistes. Enfin, remarquons qu’Europe Écologie-Les Verts a bénéficié d’une couverture médiatique extrêmement forte et sympathisante, couplée à un air du temps « dégagiste ». La question du climat a été portée ces trois dernières années par des figures et des organisations omniprésentes, comme Greta Thunberg ou Extinction Rébellion.
En septembre dernier, les « marches pour le climat » réunissaient de nombreux jeunes gens dans les rues de ces grandes métropoles qui constituent le cœur du vote Europe Écologie-Les Verts. Le parti a, en outre, plusieurs cordes à son arc puisqu’il surfe sur les sujets de société qui font l’actualité : genre, immigration, antiracisme, féminisme, etc. De quoi faire de ce vieux parti, souvent éclipsé par le reste de la gauche française, le cœur du réacteur de la génération « woke ». L’apparition du Covid-19 a aussi entraîné d’étonnantes réactions chez certains écologistes, à l’image de certains partisans de la « décroissance » qui y voyaient un signe de revanche de la nature attaquée.
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C’est donc dans les grandes métropoles à haut niveau d’études que les Verts prospèrent. Plus on vit loin de la nature, plus on l’idéalise. Il serait toutefois faux de croire que l’urgence climatique soit le seul ressort du vote vert, ni même la protection de l’environnement. Il s’agit plutôt ici d’un vote « bobopopuliste », considérant que le vote pour les listes écologistes est plus « valorisant » pour un électorat urbain diplômé. Ce vote s’accompagne aussi de promesses concrètes pour les habitants de ces villes : piétonisation des rues, agrandissement des espaces verts, organisation de festivals culturels, etc. Autant d’éléments susceptibles de séduire l’électorat de gauche classique, et ce d’autant plus que les 18-34 ans sont restés très majoritairement chez eux.
Le succès relatif d’Europe Écologie-Les Verts s’explique parce que le parti a su se mettre au cœur des coalitions et en mener un plus grand nombre qu’auparavant. En 2014, les Verts n’avaient conquis que la ville de Grenoble parmi celles de plus de 100 000 habitants, faisant élire des conseillers municipaux dans 15 autres (dont Paris, Rennes, Nantes, Strasbourg ou encore Lyon). La situation est bien différente en 2020. Les Verts ont non seulement conservé la ville de Grenoble, où Eric Piolle a gouverné très à gauche et a essuyé d’importantes critiques sur sa gestion de l’insécurité et du communautarisme, mais ont aussi réussi à s’imposer dans cinq autres métropoles en tant que têtes de file de listes coalisées de gauche. Surtout, ils ont gagné des villes importantes, dont Lyon, Bordeaux et Strasbourg.
Autant de métropoles détenant un pouvoir réel, concret. Elles ouvrent aussi la voie aux sénatoriales et aux futures législatives. Europe Écologie-Les Verts pourra passer à l’exercice du pouvoir exécutif, peaufinant sa praxis dans des villes laboratoires interconnectées les unes aux autres. Il faut ajouter à ces six étendards les villes où le parti se trouve en position importante dans des coalitions, en faiseur de roi et en inspirateur idéologique : Nantes, Rennes, Paris, Marseille, Annecy ou encore Montpellier.
Ils sont désormais, quoi qu’il en soit, la principale force de gauche hors France Insoumise
Derrière les bonnes idées et les gadgets écolos, on trouve souvent une idéologie beaucoup plus large, tendant à « déconstruire » le monde occidental accusé d’exploiter les femmes et les minorités comme il a exploité la nature. Le parti est parfaitement intégré au Zeitgeist, dispose d’une marge importante de progression s’il parvient à mobiliser l’électorat abstentionniste le plus jeune ou en incorporant plus explicitement la défense de la cause animale à son corpus, de manière à se rapprocher de certains électeurs périurbains. En amendant et en rendant plus crédible leur discours en matière de politique agricole, les Verts pourraient même aller grappiller quelques voix dans la ruralité. Ils sont désormais, quoi qu’il en soit, la principale force de gauche hors France Insoumise.
Ils vont devoir maintenant trancher : avaler le centre gauche en étant plus réalistes sur les sujets régaliens comme l’écologie politique germanique ou se radicaliser pour attraper l’électorat de gauche protestataire plus intéressé par les questions de société que par les questions sociales ? Yannick Jadot et son équipe ont quelques mois à peine pour prendre un virage. À l’heure actuelle, Europe Écologie-Les Verts n’a pas encore ce qu’il faut pour se retrouver au second tour d’une élection présidentielle contre Marine Le Pen ou Emmanuel Macron, duopole bien installé de la vie politique nationale. Mais il est certain qu’il faudra compter sur eux à l’avenir, surtout si les question environnementales et climatiques continuent à être à ce point mises en avant.





