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La gauche ne sait pas mèmer. Sur la philosophie du mème

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Publié le

26 août 2020

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Tenu pour responsable selon certains de la victoire de Donald Trump, le « mème » est désormais dans bien des pays le premier champ de bataille politique, idéologique et culturel des jeunes. Analyse d’un phénomène de masse qui révèle bien des facettes de notre époque.
Meme Macron

Aristote nous avait prévenus : si la forme est plus noble que la matière, l’un n’existe jamais sans l’autre. En d’autres termes, si toutes sortes de formats ont déjà existé pour diffuser des idées dans l’espace public, la technique n’est jamais en soi neutre et pousse la pensée dans une certaine direction. Il va sans dire en effet que si le livre peut encourager une réflexion profonde, les 280 caractères du Tweet ainsi que sa rapidité incitent bien souvent à la bêtise immédiate.

Alors quel est le mème, d’où vient-il, et quel type d’idées diffuse-t-il ?

Le terme « mème » est issu du grec mimeme, qui signifie imiter, et sa première apparition a eu lieu dans le livre « The Selfish Gene » de Richard Dawkins en 1976. Dawkins cherchait à comprendre pourquoi certains comportements humains – comme le fait de s’appauvrir dans la quête de la vérité ou encore de chercher à devenir un martyr pour une cause – étaient si communs alors qu’ils ne mènent que rarement à la survie des gènes des personnes concernées. Afin d’ôter cette épine apparente dans le pied de Darwin, Dawkins nous explique que ce sont certaines idées qui chercheraient – elles aussi –  à survivre.

Les idées nous possèdent

Les idées étant constamment en concurrence entre elles, un processus de sélection s’opèrerait, comparable à la sélection naturelle, à travers lequel des idées se montreraient efficaces là où d’autres seraient « tuées ». En d’autres termes, nous ne possédons pas des idées, ce sont elles qui nous possèdent, tel des « virus mentaux » selon les propres termes de Dawkins. Les idées, comme certaines bactéries, ne se soucieraient pas de leurs hôtes mais uniquement de leur propre survie.

Afin d’améliorer ses chances de survie, les idées auraient intérêt à faire partie de ce que Dawkins appelle des « mèmeplexes », une situation où plusieurs mèmes compatibles se soutiennent mutuellement, de la même manière que certains gènes fonctionnent en concert avec d’autres gènes pour former un génome. Une analyse assez réductrice sur la vie des idées mais qui a le mérite de nous aider à comprendre l’origine du terme.

Le mème est muni d’un « template » – une référence culturelle commune comme une citation, issue des réseaux sociaux, d’un film ou d’une série.

Le format du mème et ses lieux de diffusion influencent donc inévitablement les idées que ce dernier souhaite transmettre. Le mème est muni d’un « template » – une référence culturelle commune comme une citation, issue des réseaux sociaux, d’un film ou d’une série. Tout peut théoriquement devenir un template, ou du moins tout ce qui peut avoir un caractère accessible et « de masse ».

La désacralisation sacralisée

Ce template est généralement accompagné d’un commentaire ou d’un autre template ayant pour but nous faire voir la première partie du mème sous un nouveau jour. Le mème se diffuse essentiellement sur les réseaux sociaux dominés par la tranche d’âge des 12-25 ans. Cela est sûrement en partie responsable de la dimension subversive de ce nouveau format qui attire les jeunes générations.

La survie digitale du mème dépend du fait qu’il soit ou non drôle. Mais qu’est-ce qu’un mème drôle ? La question a le mérite de faire réfléchir. La réponse semble tenir dans le décalage entre les images ou textes mis en parallèle. Pour un bon mème, il faut que quelque chose d’ordinairement pris au sérieux soit tourné en dérision et réduit à une banalité. Une phrase prononcée d’un ton grave lors d’une allocution présidentielle pourrait être ainsi moquée en la comparant à une scène culte de la comédie OSS 117.

Pour aller plus loin : visitez la page de memes officieuse de votre rédaction préférée

L’humoriste Walter nous disait de l’humour qu’il est « une transgression bénigne ». L’excellent mème est transgressif ou il n’est pas, ce qui implique qu’il faille d’abord l’existence d’une forme de sacré pour qu’il puisse y avoir dérision. On observe à ce titre un curieux paradoxe de notre époque : au moment où plus rien n’est sacré, où l’on ne s’agenouille quasiment plus, le nombre de mèmes explose.

Les « neurchis », ces communautés mèmiques

Une des spécificités marquantes du mème est qu’il n’a (presque) pas d’adeptes qui dépassent la barre des quarante ans. Si les codes culturels s’adressent évidemment davantage aux 12-25 ans et que les moyens de leur diffusion sont moins bien maitrisés par les plus âgés, cela n’explique pas tout. En effet, à travers ces mèmes transparaît une forme de culture de l’immaturité propre à la jeunesse, ou du moins à ceux qui croient encore y appartenir. À ce titre, l’évolution de la génération baptisée millenials qui baigne dedans sera particulièrement intéressante. Ce culte de la moquerie et du tout-dérision ne sera-t-il pour eux que temporaire ? On est en droit de l’espérer.

Autrefois, les auteurs se réunissaient dans des salons pour partager la culture du livre. Aujourd’hui, les « mèmeurs » se réunissent dans des « neurchis » pour faire grandir une culture du mème et créer d’une certaine manière des « mèmeplexes ». Un neurchi est un groupe Facebook basé sur un thème, comme Neurchi d’OSS 117, et nécessite souvent de répondre à plusieurs questions pour tester la valeur du futur initié avant de l’accepter dans la communauté, car c’en est bien une !

L’on pourrait voir dans ces neurchis et dans cette nouvelle culture du mème une soif de recréer du commun, de renouer des liens, même virtuels.

Comme dans toute communauté un phénomène de coutumes finit par se créer organiquement, suivi des règles internes qui finissent de cimenter ces dernières. Comme dans toute communauté encore, le non-respect de ces règles est perçu comme un affront à la décence commune et pousse les modérateurs de groupe à sanctionner le fautif d’une peine adéquate. Un langage interne, truffé de références uniquement accessibles aux initiés, s’y développe inéluctablement. L’on pourrait voir dans ces neurchis et dans cette nouvelle culture du mème une soif de recréer du commun, de renouer des liens, même virtuels.

La raison de la critique pure

Hélas, là où l’analyse du phénomène mèmique pousse à bien plus de pessimisme, c’est dans sa volonté permanente de critique. Dans une époque qui a sacralisé la désacralisation, l’engrenage de la dérision permanente ne laisse rien debout. La posture du cynique, riant du malheur du monde, est ainsi à la fois une cause et une conséquence de la culture du mème. Le ringard, dans les mèmes comme dans la société contemporaine, c’est celui qui y croit vraiment.

L’on pouvait ainsi deviner que la page Ridicule TV était une officine filloniste lors des dernières présidentielles tout simplement en constatant que cette dernière tournait en dérision tous les principaux candidats sauf le vainqueur de la primaire de droite. Pour soutenir un candidat, il semblerait qu’une page politique doive se contenter de critiquer tous les autres sans encenser le sien.

Pourtant, certaines pages visent à asseoir une influence culturelle en défendant des valeurs, ce qui nécessite autre chose que la simple critique d’adversaires. C’est le cas de pages telle que Mèmes Royalistes ou encore la page de soutien à l’homme politique anglais Jacob Reese-Mogg, Middle class memes for Rees-Moggian Teens. Comment alors oser affirmer positivement une vision dans cet univers de dérision obligatoire ? En observant ces pages, la réponse semble résider dans une forme de second degré pris au sérieux, où la volonté de faire communauté à travers des références partagées surpasse l’importance de croire aux qualités intrinsèques de la cause. C’est sans doute cette particularité qui est la plus incompréhensible aux générations passées : comment peut-on prendre si peu au sérieux ce à quoi l’on tient autant ?

« The left can’t meme »

Le mème est avant tout masculin. En effet, comme le dit l’un des meilleurs mèmeurs de France, en charge de plusieurs neurchis : « Le mème, c’est un truc de mecs. » Est-ce parce que le cynisme fut autrefois incarné par un homme, Diogène ? Ou alors serait-ce simplement une conséquence du fait que les femmes aimeraient moins les calembours que les hommes en général ?

Une autre particularité du mème est qu’il semble dominé par la droite, ou plutôt – en cohérence avec sa culture – par un rejet de la gauche. Comme aiment tant le proclamer les jeunes conservateurs Américains, « the left can’t meme ». Ce phénomène s’explique si l’on prend en considération deux choses : que le mème suppose la dérision d’une forme de sacralité, et que l’idéologie dominante est aujourd’hui encore une possession de la gauche. Il est donc logique de constater qu’un médium contestataire – le mème – s’oppose à certains dogmes du gauchisme culturel de son époque. Ainsi, le mème nous apprend implicitement que les vaches sacrées de notre ère broutent à gauche.

On se permettra de clore ce sujet par un paradoxe éclairant : cette culture de la dérision est née du progressisme contestataire qui en fait aujourd’hui les frais. Pour le soixante-huitard d’antan comme pour beaucoup de jeunes de droite d’aujourd’hui, « il est interdit d’interdire ». Dans le cas des seconds, cela signifie le refus de se voir interdit de critiquer le dogmatisme et la rigidité imposés par la bien-pensance ambiante. Les étudiants de 68 sont devenus des Cohn-Bendit, c’est-à-dire à la fois dominants et ringards, désormais dans la position contradictoire mais inévitable de ceux qui interdisent à leur tour.

Toutefois, si l’on reprend l’analyse de Mai 68 comme étant l’établissement de l’absence de normes comme norme, on comprend que cette jeunesse qui rejette le progressisme aurait tort de s’enfermer dans la contestation de l’ancienne contestation. La dérision d’une culture de la dérision ne peut aboutir à grand-chose et ne fait que nourrir le monstre du nihilisme dont l’appétit n’a jamais toléré d’exceptions. Mèmeurs de droite, à vos stylos, proposez donc ! Et ce par tous les moyens, même digitaux.

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