Planté devant la terrasse où E. s’était installé, Lucien de S. avait un sachet de viennoiseries dans une main, une baguette dans l’autre, et Chantal, son acerbe moitié, juste derrière, qui portait Télérama, sa bible hebdomadaire et salua sèchement le meilleur copain de son mari.
– Salut, mon vieux Lulu ! Bonjour, chère madââme ! Pour répondre à ta question, j’avalais un café en attendant l’ouverture d’Androuet, Jean-François m’ayant chargé, pour ce soir, d’acheter le fromage…
– Vous ne le saviez peut-être pas, mais depuis un demi-siècle, on trouve aussi ce genre de marchandise dans les supermarchés, comme celui qui se trouve juste en face, et qui est ouvert depuis 8 h 30 ?
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– Chantal, je pressens que, comme votre président bien-aimé, vous allez m’expliquer qu’il suffit de traverser la rue et qu’en sus, j’éviterais de dépenser un pognon de dingue… À moins que vous ne me parliez de Robinson Crusoé, pour le fromage et le jambon ?
– Ironie facile, comme d’habitude, mais c’est un peu l’idée. Leur rayon crémerie est parfaitement achalandé, n’est-ce pas, Lucien ? Ils ont au moins trois sortes de mozzarella, notamment en billes, parfaite avec la salade, de la feta excellente, du gouda sans sel, et notre favori, l’Appenzell à 0 % de matière grasse ! Sans parler de ces variétés que tout le monde adore, le Boursin, la Bûche de chèvre…
– Et sans doute gardez-vous le meilleur pour la fin, le Babybel et le Caprice des dieux ?
– Il n’y a pas de honte à servir à table ce que les gens préfèrent, à mon humble avis !
En fait, presque autant que le goût, j’aime l’idée d’avoir la poésie des noms, la géographie des terroirs et même la grande histoire dans mon assiette
– Certes, mais à condition de préciser : ce que préfèrent les gens qui n’aiment pas le fromage… Ceux à qui répugnent son goût, son odeur, son aspect et sa texture, ou qui privilégient le côté hygiénique ou diététique, urgence sanitaire oblige…
– C’est qu’il faut bien vivre avec son temps, mon pauvre E. !
– Bien sûr, ma chère Chantal. Mais soyez tolérante, pour une fois, et permettez-moi de croire que par définition ou par nature, le vrai fromage, c’est celui qui a du parfum, même lorsque celui-ci est un peu vif, voire franchement trop rude pour les jolies petites narines aseptisées de nos contemporains. Tu te souviens, Lucien, la fois où j’étais descendu dans le midi en TGV un mois d’août du début des années 1990 pour aller voir Pierre Boutang, avec un époisse fermier dans un sac plastique ? Le regard réprobateur des passagers du compartiment, qui s’est transformé en affolement indigné lorsque je l’ai sorti du sac ? Rétrospectivement, je reconnais que ce n’était pas très poli, mais c’était furieusement drôle… Notre maître à tous, François Rabelais, aurait goûté la plaisanterie avant d’entamer l’époisses avec gourmandise, comme Boutang, qui a bien ri en le savourant, accompagné d’un Bourgogne de derrière les fagots, malgré les 30° à l’ombre des châtaigniers ! Je ne le ferais plus aujourd’hui, mais de là à suivre le courant dominant et à me contenter, comme de plus en plus de Français, d’ersatz d’importation élaborés en laboratoire et fabriqués en usine à base de poudre de lait pasteurisé ! Tricatel, non merci ! Voilà, ma chère Chantal, pourquoi j’attendais qu’Androuet ouvre ses portes pour me ruer vers les fromages du Nord, le vieux boulogne, la boulette de Thiérache, le fameux rollot, que Louis XIV qualifiait de fromage royal mais qu’on ne trouve plus nulle part, le terrible maroilles fermier et le crayeux de Roncq ! En fait, presque autant que le goût, j’aime l’idée d’avoir la poésie des noms, la géographie des terroirs et même la grande histoire dans mon assiette !
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– C’est ça ! Et comme toujours, vous pensez à vous avant de penser aux autres, comme lorsque vous tentiez d’asphyxier vos malheureux voisins de TGV avec votre époisses homicide ! Et le savoir-vivre, dans tout ça ? La politesse ?
– Je dirais qu’elle consiste, en l’occurrence, à surprendre, à réjouir et à régaler ceux qui aiment vraiment le fromage ! Quant aux autres, ceux qui le détestent ou qui s’en méfient…
– Oui, ceux-là, vous en faites quoi ?
– Eh bien, tant pis pour eux. En attendant le dessert, et faute de vache-qui-rit, ils auront toujours le loisir de mastiquer des boulettes de mie de pain qui, au fond, ont à peu près le même goût que leurs fromages favoris !





