En 1942, Max Gaines lance Educational Comics qui édite principalement des bandes dessinées religieuses et historiques à destination des églises et des écoles. Cinq ans plus tard, il se noie lors d’un accident de bateau et c’est à son fils William de reprendre les rênes de l’entreprise paternelle. Celui que l’on n’attendait pas et qui se consacrait jusque-là à des études de chimie à l’université de New York, va transformer le « E » de EC en « Entertaining », et en passant de l’éducatif au divertissant, va bouleverser l’esprit de la maison.
Bill Gaines s’attaque au fantastique et à l’horreur avec des publications telles que Tales From The Crypt, The Haunt of Fear et The Vault of Horror, aux histoires de guerres avec Frontine Combat et Two-fisted tales au polar avec Schock Supenstories et à la science-fiction avec Weird Science et Weird Fantasy. Doté d’un grand sens de l’observation de ses contemporains et d’une imagination débridée, Bill Gaines offre des amorces d’histoires à ses deux scénaristes attitrés, Al Felstein et Harvey Kurtzman, qui développent. William Gaines en vient aussi à adapter les intrigues sophistiquées des nouvelles de Ray Bradbury à une époque où la concurrence en est toujours à publier les exploits de héros manichéens.
Un style unique et fécond
Les scénaristes d’EC inventent un réalisme fantastique bien à eux où, dans l’Amérique de la guerre froide, paranoïa, luxure, jalousie ou délinquance fleurissent au détour d’anodines banlieues résidentielles, avec une maîtrise totale de la chute morale qui inspira La Quatrième Dimension et Au-delà du réel, mais aussi Stephen King, Georges Romero ou encore Joe Dante, sans oublier Les Contes de la crypte, Black Mirror et les Histoires Fantastiques de Steven Spielberg aujourd’hui rediffusées sur Apple TV. Avec leur style instantanément reconnaissable, les dessinateurs d’EC jouissent rapidement d’une vraie notoriété auprès des lecteurs.
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Ces génies s’appellent Wallace Wood (qui prend son autonomie en 1966 avec Witzend, le premier magazine où les auteurs sont totalement libres et propriétaires de leurs droits), Jack Davis (connu du grand public pour ses affiches de films avec Peter Sellers et Woody Allen), Johnny Craig, Will Elder, Georges Frazetta (devenu une star avec ses illustrations d’heroic fantasy et ses pochettes de hard rock), Bernard Krigstein, Jack Kamen, Joe Orlando, Reed Crandall, Basil Wolwerton (père du portrait de la « femme la plus moche au monde »), Al Williamson (futur dessinateur de la BD adaptée de La Guerre des Étoiles), Georges Evans ou encore Graham Ingels surnommé « Ghastly » (horrible) pour sa propension à dessiner des climats déliquescents.
Un panthéon pour les audacieux
Si les EC comics sont désormais édités en luxueux albums dans une sorte de Pléiade du genre par le prestigieux éditeur Fantagraphics ou qu’ils ont droit à ce très bel ouvrage d’art que publient aujourd’hui les éditions Taschen, c’est que leurs scénarios et dessins trouvent encore un écho. Citons The Master Race où une victime des camps d’extermination nazis reconnaît son ancien bourreau dans le métro de New York, Judgment Day (un astronaute atterrit sur une planète où sévit une guerre impitoyable entre robots oranges et robots bleus et révèle en enlevant son casque qu’il a quant à lui la peau noire), The Monkey qui traite de la toxicomanie, ou, dans un style plus canaille Taint the meat qui présente la femme bafouée d’un boucher qui finit par vendre en boutique les morceaux de son mari… On le constate encore : Gaines sut faire preuve d’audace et d’avant-gardisme en défendant une véritable liberté de ton.
Bill Gaines sut faire preuve d’audace et d’avant-gardisme en défendant une véritable liberté de ton.
La censure : le sport favori de la gauche
En 1954, la publication du livre La Séduction des innocents par un psychiatre d’origine allemande, le Docteur Wertham, entraîne une série d’auditions au Sénat où William Gaines est sommé de se justifier. Wertham défend la thèse que les comics encouragent la délinquance juvénile mais aussi certaines« déviances sexuelles », selon la terminologie d’époque : Batman et Wonder Woman étant par exemple accusés de promouvoir l’homosexualité. Gaines répond par le biais d’une page dessinée par Jack Davis : « Êtes-vous manipulés par les rouges ? », qui soutient que la censure est une activité anti-américaine, le lobby le plus prompt à vouloir contrôler le contenu des comics étant en effet dominé par les communistes. En France, hormis le groupe issu des éditions catholiques Fleurus, le groupe le plus acharné à la censure est issu du PCF. Les États-Unis se dotent alors du Comics code.
Refroidissement climatique
Gaines abandonne les EC comics mais continue le très satirique MAD qui, dès 1952, sous l’égide d’Harvey Kurtzman, commence d’étendre une influence qui s’avérera considérable pour plusieurs générations. René Goscinny, par exemple, fréquenta à New York la bande des auteurs EC et revint en France acclimater cet esprit à travers toutes ses créations, du magazine Pilote à Astérix. Même dette chez Gotlib ou Georges Wolinski, ce grand ami de Kurtzman. Mad, revue morte cette année, synthétisait l’esprit de Gaines qui était capable de se moquer à la fois de Walt Disney et du « gauchisme de Park Avenue », cher à Tom Wolfe.
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Après un âge d’or que l’on peut situer de la fin des années soixante au milieu des années quatre-vingts, la bande dessinée francophone adulte subit aujourd’hui une nouvelle période de glaciation. Une nouvelle influence américaine, mais dans l’autre sens, provoque un certain refroidissement climatique, puisqu’outre-Atlantique, des activistes telles que Gail Simone (également scénariste pour Marvel et DC) s’en prennent à des chefs-d’œuvre comme Manara, BD désormais accusée de sexisme. En dépit de la chute de l’URSS, l’esprit rouge aurait-il finalement gagné au pays de la liberté ?

Taschen, 592 p., 150€





