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L’État profond : une notion ambiguë

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Publié le

6 novembre 2020

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Depuis qu’Emmanuel Macron a prononcé publiquement l’expression pour dénoncer l’inertie de la haute fonction publique, le concept d’« État profond » n’est plus l’apanage des sphères complotistes et fait désormais partie du vocabulaire autorisé des politiques et des médias de grand chemin.
etat profond

Pour le moins ambiguë, cette notion d’« État profond » n’est pas si simple à définir. Omniprésent dans les discours du président Trump, ce terme ne provient pas des États-Unis mais de Turquie. Pour retrouver l’origine de ce mot, il faut remonter à un scandale politique survenu en Anatolie en 1996, l’affaire de Susurluk, dans lequel un banal accident de la route avait révélé au grand jour des liens étroits entre la police, la mafia, le monde politique et le groupe d’extrême droite connu sous le nom de « loups gris ». C’est pour qualifier ces liens obscurs que le Premier ministre turc Bülent Ecevit a utilisé pour la première fois l’expression « derin devlet » (« État profond »).

Cependant, c’est bien en Amérique que cette notion a été théorisée. Si l’expression est relativement récente, le concept, lui, ne date pas d’hier. Dès 1961, le président Dwight D. Eisenhower évoquait déjà dans son discours d’adieu l’irrésistible montée en puissance du « complexe militaro-industriel ». Une définition plus récente est celle que donne l’universitaire canadien Peter Dale Scott pour qui l’État profond résulterait d’une convergence de vues entre des agences de l’ombre comme la CIA ou la NSA d’un côté et la finance de Wall Street de l’autre.

Lire aussi : Ontologie du complotisme

Enfin, dans son livre National security and double governement (2014), le politologue américain Michael J. Glennon développe le concept assez proche de « double gouvernement ». Selon lui, la politique de sécurité des États-Unis ne serait plus contrôlée par le Président et ses équipes mais par un ensemble informel regroupant des fonctionnaires du renseignement, des militaires et des diplomates. On l’aura compris : l’État profond désigne l’ensemble des hautes administrations qui, au nom d’intérêts jugés supérieurs, se comportent comme un « État dans l’État ».

On aurait néanmoins tort de croire que ce dernier serait tout-puissant. En effet, le cas de la Turquie est éloquent : profondément laïc et kémaliste, l’État profond turc s’est progressivement rangé devant un pouvoir islamiste fort incarné par le président Erdogan. Dans son acception courante, l’« État profond » n’a donc rien d’une théorie du complot. Comme le soutient notamment l’ancien conseiller à la maison blanche Steve Bannon (qui ne partage pas l’ensemble des positions de l’alt-right, loin s’en faut), l’État profond n’a rien de secret ni d’occulte. Il ne désigne pas des forces obscures agissant dans l’ombre pour tirer les ficelles mais plutôt une collusion entre bureaucrates, médias dominants et monde des affaires qui est susceptible d’entraver les décisions prises par les élus. N’en déplaise aux illuminés de tous bords, il n’y a derrière tout cela aucune conspiration ni aucun projet satanique pour imposer un gouvernement mondial.

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