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Intelligence artificielle : l’infinie connexion

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Publié le

18 juin 2026

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Dans « Le Temps de l’obsolescence humaine », Bruno Patino envisage l’intelligence artificielle comme l’accélérateur d’un désastre qu’on peut encore stopper. Inquiétant et précis.
© DR

Président d’Arte, Bruno Patino a longtemps été un fervent défenseur de la révolution numérique dont il a suivi avec attention les développements dans nos sociétés. Accro lui-même aux flux d’informations incessants délivrés par des algorithmes comme un paradis personnel dangereusement réversible, il a donné de ce nouveau monde, régi par l’économie de l’attention, un portrait critique sans appel dans son précédent livre, La Civilisation du poisson rouge. Remontant aux sources de l’internet, que ce soit la vision première de Tim Berners-Lee ou la Déclaration d’indépendance du cyberespace rédigée par le libertarien John Perry Barlow en 1996, il y mettait clairement à jour une trahison des utopies premières par le biais du capitalisme effréné des GAFAM dont les richesses accumulées viennent en premier lieu de l’extraction de nos données personnelles.

Son nouvel essai, Le Temps de l’obsolescence humaine, poursuit sa réflexion sur les changements anthropologiques qu’amène l’accélération technologique. L’économie de la relation est au cœur de son livre, qui fait suite à celle de l’attention, avec l’apparition dans nos vies de l’intelligence artificielle. Finement documenté – Patino est un expert du sujet, – son essai regorge de formules ciselées comme cet enchaînement de phrases courtes : « Les écrans nous absorbent et nous hachent. Nous nous comportons comme des téléphones. Nous sonnons occupé en permanence. »

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L’ère de la propagation – celle des réseaux sociaux – cède la place à l’ère de l’imbrication où les agents d’intelligence artificielle sont partout, invisibles, agissant et prévenant nos désirs, s’interposant entre nous et le réel qu’ils rendent médiats. Patino règle son compte aux fantasmes millénaristes de robots conduisant l’homme à l’apocalypse après l’avoir supplanté (Raymond Kurzweil date par anticipation à 2045 ce phénomène de dépassement nommé « singularité »). Il fait sienne une formule de Jeff Bezos qui voit l’IA comme une simple « surcouche » (layer) entre l’individu et la réalité. « Ces agents vont agir comme une télécommande inversée, qui a pris le pouvoir en étant désormais pointée vers nous », écrit Patino, renchérissant sur la réification déjà à l’œuvre chez l’individu 2.0 : qu’on songe à l’atroce formule « en mode » dénoncée par le philosophe Renaud Garcia, et que le vulgaire emploie à tort et à travers pour se vanter de sa régression machinique (la « honte prométhéenne » de Günther Anders, à qui le titre de l’ouvrage rend hommage, n’est pas loin, cette déception de n’être pas aussi parfait et prévisible qu’une machine,).

La sujétion et la passivité étant renforcées chez nos contemporains, subvertis par le divertissement – comme le décrivait déjà l’ouvrage prophétique de Neil Postman, Se distraire à en mourir (1985), qui ne visait pourtant que la télévision –, il est à craindre une régression de la démocratie et de l’État devenus des freins à la croissance technologique. Patino cite des exemples alarmants (42 % des adolescents américains auraient déjà été en relation avec des agents compagnons d’IA) et anticipe sur les changements comportementaux qui peuvent en découler, ceux-ci étant programmés pour être un véritable miroir numérique de leur interlocuteur. La solitude existentielle, de plus en plus prégnante sous les coups de boutoir du capitalisme, a fait oublier la solitude individuelle, ce temps d’apprentissage et de réflexion que Patino compare aux quarante jours du Christ dans le désert.  Reprenant l’image de la cathédrale vaincue par l’écrit dans Notre-Dame de Paris de Victor Hugo (« Ceci tuera cela. Le livre tuera l’édifice »), Patino veut croire que le détrônement de la civilisation de Gutenberg par l’intelligence artificielle n’est pas irréversible et qu’une coexistence pacifique est possible. On peut ne pas partager son optimisme mesuré, mais ses appels à un sursaut collectif autant qu’individuel donnent envie d’un monde où tous ne sonneront pas occupés.


LE TEMPS DE L’OBSOLESCENCE HUMAINE, BRUNO PATINO, GRASSET, 208 P., 18 €

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