Après avoir découvert que notre monde était devenu invivable, votre personnage, un professeur d’histoire-géographie parisien nommé Lazare, l’appelle « l’Immonde ». Pourquoi cette qualification ?
À l’origine, l’Immonde était une atmosphère. Une atmosphère que je n’ai pas besoin de détailler. Il suffit de se promener dans un centre-ville changé en galerie marchande, de passer trois heures au téléphone à rétablir sa connexion internet ou de tchatter sur un « site de rencontres totalement non-payant pour trouver l’amour » pour en ressentir immédiatement le dégoût. Les premiers lecteurs de Ce monde est tellement beau m’ont cependant suggéré de proposer une « théorie de l’Immonde ». Ce que fait Lazare pour moi, à la fin de la première partie du roman : « En rompant tout lien avec la réalité, l’univers sans regard qui s’était substitué à celui de la nature imposait aux individus de vivre sous le régime de la meute. Créé par l’artifice du commerce et du capitalisme, il se définissait par la rencontre de la technique, du collectif et de l’abstrait. Cette doublure qui enserrait la réalité pour la rendre inaccessible, c’était l’Immonde. » Par là, vous aurez compris que l’Immonde est le régime ordinaire des adorateurs de la Bête.
Votre roman est découpé en trois parties, « avant la loi », « sous la loi », « sous la grâce ». Est-ce l’histoire d’une libération, comme celle du peuple de Dieu dans la Bible ?
C’est en effet l’histoire d’une libération totale, en trois temps qui épousent à la fois les trois temps de La Divine Comédie – L’Enfer, Le Purgatoire, Le Paradis – et trois âges de l’humanité évoqués par saint Augustin. Nous n’avons pas le choix : toute vie est soit une dégringolade dans le néant soit une ascension vers la lumière. Avant de pouvoir vivre sous le régime de la grâce, l’humanité tout entière et chaque individu en particulier sont obligés de se souvenir de la loi de Moïse.
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À ce propos, dans la deuxième partie du roman, la rencontre de Lazare avec Denis, un juif éclairé par la Loi, est capitale. Lazare comprend la différence entre la conception de Dieu qu’ont les juifs et celles des autres peuples. Quand les autres peuples cherchent à apaiser Dieu en accomplissant les rites, Israël demande à Dieu de changer son cœur de pierre en cœur de chair. Cela traverse toute la Bible hébraïque, et cela n’est pas peu. À ce propos, je songe à cette superbe pensée de Pascal : « Les vrais juifs et les vrais chrétiens adorent un Messie qui leur fait aimer Dieu ». Grâce à Denis, cette découverte détermine chez Lazare un mouvement de retournement de tout son être vers Dieu : ce que l’on nomme une conversion.
En vous lisant, on songe aux personnages de Michel Houellebecq, notamment de Soumission et de Sérotonine, qui eux ratent leur conversion : est-ce une influence que vous assumez ?
L’écrivain et philosophe Frédéric Schiffter me confiait un jour que Michel Houellebecq avait placé les écrivains français contemporains dans une situation impossible en les obligeant à se positionner par rapport à lui. Même ceux qui vont répétant qu’ils le méprisent ! Pour ma part, je me classe parmi les admirateurs de l’auteur de Soumission, avec une préférence pour ses romans par rapport à ce qu’il nomme ses « interventions ». Ce goût de la vérité que George Orwell réclamait chez un écrivain lui fait parfois défaut. Il lui arrive de raconter n’importe quoi et dans ces moment-là, il m’épuise. La conversion ratée du François de Soumission et la disparition de Florent-Claude Labrouste dans Sérotonine m’intéressent dans la mesure où elles peignent des destins contrariés, voire même ratés, si l’on excepte les deux dernières pages de Sérotonine, assez mystérieuses.
Ce monde est beau dans les matins bleus et les soirs dorés, il est beau dans le rire des enfants, dans des tendresses soudaines, dans la compassion et dans la pitié
Ces deux-là n’ont jamais voulu choisir – choisir d’aimer. Mais c’est trop facile de penser que si l’on s’arrête en chemin, c’est parce que Dieu ne nous a pas faits assez aimants… Celui qui frappe, on lui ouvrira. Ces créatures ressemblent étrangement à leur créateur. Comme Michel Onfray à l’abbaye Notre-Dame de la Trappe de Soligny, Michel Houellebecq est sans doute passé trop vite par Ligugé. Pour découvrir et comprendre la vie monastique, il lui aurait fallu prendre le temps de ressentir cette fêlure dans la carapace qui permet à la grâce de pénétrer. Mais cette fêlure, contrairement à ce que laissent entendre tant d’écrivains contemporains, est une chose contraire à l’homme moderne, tout carapacé de sa suffisance. Lazare, lui, va au bout du chemin, il se laisse surprendre par la loi et conduire par la grâce.
Loin de « l’Immonde », ce monde est malgré tout « tellement beau » comme le dit votre titre…
Ce monde est beau dans les matins bleus et les soirs dorés, il est beau dans le rire des enfants, dans des tendresses soudaines, dans la compassion et dans la pitié. Il est beau dans la musique de Jean-Sébastien Bach et dans les tragédies de Shakespeare, beau dans Othello, quand Desdémone penche la tête et se met à chanter. Il est beau dans les triomphes et beau dans les désastres, beau dans la présence et dans l’attente. Il est beau dans la joie, mais beau également dans la douleur et dans le deuil, beau dans le passage du temps. Il est beau par la grâce qui sauve et la loi qui libère. Heureusement.
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Vous n’aviez pas publié de roman depuis huit ans. La patience serait-elle une vertu littéraire ?
Dans mon travail de critique littéraire, il m’est souvent arrivé de déplorer le manque d’ambition de quelques romanciers français de notre date – et pas forcément les plus obscurs. J’oublie ici ceux qui confondent l’écrivain « et le signe de la place sociale qu’il peut usurper dans son pays », comme le dit joliment Dominique de Roux dans Immédiatement. Ceux-là ont toujours existé, ils existeront toujours, dans le néant des salons et des académies. Mais même en s’en tenant aux écrivains capables de faire entendre une voix, j’observe qu’il paraît beaucoup de romans minuscules et que les romans plus amples sont parfois un peu bâclés. Ceux qui savent reconnaîtront. Cette féroce critique, je ne pouvais que me l’appliquer à moi-même en m’efforçant de faire l’apprentissage postmoderne de la lenteur.
Il m’a fallu sept longues années pour écrire Ce monde est tellement beau. Sept ans de solitude, sept ans de réflexion. Vous avez raison de parler de patience. Pour s’élever au-dessus des facilités de l’autofiction, pour que naissent des personnages, s’imposent des paysages et que s’épanouissent des émotions puissantes, une note juste, il faut patienter et apprendre à patienter. La rédaction de ce livre a été pour moi une aventure spirituelle, un combat avec l’ange, l’une des seules aventures permises à l’intérieur de ce monde plombé. Une aventure sérieuse dont, plusieurs fois, j’aurais pu ne pas sortir vivant. Avant Lazare, c’est moi qui ai dû dévaler dans le gouffre de l’Immonde, puis gravir les flancs des montagnes de la promesse et de la joie. « De tout ce qui est écrit, je ne lis que ce que quelqu’un a écrit avec son sang », disait Nietzsche. Ce roman m’a coûté une bonne pinte du mien.
LA BEAUTÉ SAUVERA LE MONDE
De Sébastien Lapaque, après un long silence romanesque, on attendait un roman de la maturité. C’est presque fait, avec Ce monde est tellement beau, où se déploie son génie propre sur 400 pages. Lazare, le narrateur, enseignant consciencieux du second degré, échappe à sa torpeur conjugale lorsqu’il commence à comprendre qu’il vit au sein de « l’Immonde », cet héritage du monde moderne dominé par les membres du Club, dont le seul et unique privilège est « de se partager les privilèges ». Comme Lapaque lui-même, ce Lazare aime converser, que ce soit avec Walter Kildéa, érudit versaillais, avec Jean Saint-Roy, esthète normand, avec Lucie, sa jeune voisine ornithologue ; ou encore avec le père Raguénès, vicaire philosophe de la capitale. Parisien d’adoption, Lazare aime pourtant les horizons ouverts par la gare Montparnasse : il s’évade vers sa ville d’origine, Chartres, et ses rues médiévales baignées par les méandres de l’Eure.
Évitant la tentation de la fresque et du panorama, l’écrivain s’en remet à une poésie du quotidien dans une nostalgie récurrente, et au son d’une petite musique délicate, pleine de prévenance pour le lecteur
Il est au porche de la cathédrale, et cheminant au rythme des rencontres, calmera son intranquillité en Basse-Bretagne auprès du frère de Walter, Xavier, élagueur-forestier et de son ami le cantonnier Néguib, un Kabyle converti au catholicisme. Partout, ce Dieu que sa vie morne de petit-bourgeois avait tenté de dissimuler ressurgit, et le guide, peu à peu, vers Sa Lumière. Pour étancher la soif de Sébastien Lapaque, il n’est que les cavalcades imaginaires vers l’absolu. Évitant la tentation de la fresque et du panorama, l’écrivain s’en remet à une poésie du quotidien dans une nostalgie récurrente, et au son d’une petite musique délicate, pleine de prévenance pour le lecteur. La langue ne s’emballe ici que pour bousculer au galop les atomes de l’ennui contemporain.
Si « ce monde est tellement beau », c’est que Michel Houellebecq peut encore être corrigé par Blaise Pascal et la cruauté du réel sauvée par la divine poésie : « C’est parce que les villes sont pleines d’amour et de douleur », comme dit le vers d’Apollinaire, que le couple de Lazare se défait sur fond de chambre sans berceau. Mais c’est aussi pour cela, parce que la vie demande à être vécue, qu’il faut emprunter le chemin de la foi. Une quête dont on regrettera simplement qu’elle soit parfois trop solitaire, abandonnant quelques personnages au bord du chemin, mais qui demeure une magnifique introduction à la divine comédie moderne.

Actes Sud, 336 p. – 21,80 €
Jérôme Besnard et Jacques de Guillebon





